La honte, la rue et l’éducation sexuelle

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Photo: Rémi Declerck

Petit conte avec un titre racoleur.

Un mercredi, je sors du travail et je rentre en bus, comme d’habitude, même si ça n’est pas mon bus habituel. Je sors à l’arrêt le plus proche de chez moi, qui se trouve à environ 15 minutes de marche. Un jeune homme m’alpague, il est brun de peau avec les yeux très verts. Il lui manque quelques dents. Il vend un magazine édité par une association d’aide aux sans domiciles fixes, il a son petit badge cousu sur sa chemise. Je n’ai que moyen envie de lui acheter son truc mais comme il m’aborde avec gentillesse, nous commençons à parler ensemble. J’apprends qu’il est Roumain, Rrom, qu’il vient de la région de Târgu Mures et qu’il vit au Portugal depuis 5 ans. Il vient à peine de sortir de 3 mois passés à vivre dans la rue, il a eu la chance d’être pris en charge par cette association qui lui offre un petit lit dans un dortoir pour 80 euros par mois. Appelons-le E., afin qu’il conserve son anonymat.

Finalement, je propose de lui acheter son magazine, il refuse alors je ne comprends pas ce qu’il veut. Constatant sans doute qu’il est tombé sur une personne qui accepte de parler avec lui, ce qui malheureusement n’a pas l’air de lui arriver très souvent, il tente plusieurs approches, il insiste d’abord pour que je l’amène chez moi car il a besoin d’une douche. Je refuse, prétextant que j’habite dans un autre quartier. Puis il me dit qu’il doit payer son loyer aujourd’hui mais qu’il n’a pas d’argent, il a peur de se faire expulser, légitimement. Il me réclame 70 euros. Je pense avec une certaine angoisse à mon compte en banque qui possède pour le moment cette somme exacte alors que nous ne sommes que le 9 du mois. Je finis par lui donner 10 euros qu’on m’a remboursé le matin-même, ça n’est pas vraiment ce qu’il espérait, il accepte néanmoins. De fil en aiguille et alors que je prétexte un faux rendez-vous à une banque voisine pour justifier ma présence dans ce quartier où prétendument je n’habite pas, il me suit et nous continuons de discuter. J’apprends qu’il a 29 ans, qu’il a trois frères et deux sœurs, tous mariés, tous parents ou quasi. Soudain, et sans que rien dans la conversation ne le laisse présager même pour les esprits les plus obsédés :

« Tu sais, j’ai très honte, j’ai honte aussi de te raconter ça mais tu es gentille et tu m’écoutes, j’ai besoin d’en parler… je n’ai jamais embrassé ni couché avec une femme. Tout ce que je sais du sexe, c’est ce que j’ai vu parfois à la télé. »

Bon, d’accord, pourquoi pas. Je me lance dans un laïus à base de « mais tu sais, il n’y a pas à avoir honte pour ça, ça n’a rien de grave, en fait ça arrive à beaucoup plus de gens qu’on le croie, etc etc » mais clairement une vanne s’est ouverte qu’il va être difficile de refermer.

« C’est vrai, dis, que des fois les filles prennent le sexe des hommes dans leur bouche ? »

« Ma foi oui, certaines personnes aiment faire ça, c’est vrai. »

« Ah ah ok… d’accord » (petite moue d’incompréhension) « Et toi tu aimes faire ça ? »

« Désolée, je n’ai pas très envie de répondre à ta question, c’est intime. »

« Ah d’accord, pardon pardon. Et les hommes des fois aussi mettent leur langue dans le sexe des filles il paraît ? Tu fais ça aussi ? »

« Ben pareil, je ne vais pas te répondre, désolée, tu me mets mal à l’aise. »

« Pardon pardon pardon ! C’est juste mon voisin, il est Brésilien, c’est lui qui me raconte toutes ces choses et je ne comprends pas toujours tout… Dis tu crois que je suis pédé si je n’ai jamais couché avec une femme ? »

« C’est ton voisin qui te dit ça ? »

« Oui. Je n’aime pas »

« C’est normal, on n’a pas à aimer quelqu’un qui nous traite mal. Toi tu ne fais de mal à personne, ça n’est pas de ta faute si tu es vierge, et surtout ça n’a rien de mal. »

« Ha merci, c’est gentil de me dire ça. Tu es gentille, et tu es très jolie. Prenons un café, tu m’offres un café, s’il te plaît ? »

Je décide que mon rendez-vous fictif avec la banque peut bien attendre encore un peu. Il est 14h, un jour de semaine dans une rue très fréquentée, je ne risque pas grand-chose. Nous nous asseyons une petite terrasse à côté. Je le laisse se faire plaisir, il demande un cappuccino et a l’air par la suite de l’apprécier si fort que je ne peux pas regretter de l’avoir invité.

« Tu sais, j’ai pensé aller voir (chuchote) une prostituée mais bon, j’ai déjà pas d’argent pour manger et payer ma chambre… »

« Et tu essayes parfois d’aller parler à des filles, dans les cafés par exemple ? »

« J’ai déjà essayé mais… en général quand je dis que je suis Rrom, ça coupe la conversation. Les gens d’ici ne nous aiment pas. »

Le Portugal est le seul pays qu’il connaît en dehors de la Roumanie. Je songe que malheureusement il n’est pas sorti du sable. Un petit historique de sa vie et de son arrivée ici 5 ans auparavant et de ses travaux dans les champs me confirment que, en effet, le sable, il y est même né déjà pré-enseveli.

Au final le moment est très agréable, le garçon est intéressant. J’essaye de lui montrer qu’il vaut sûrement mieux que ce qu’il pense mais comment faire pour aller à contre-courant de tout ce qu’on lui a dit et répété depuis sa naissance, à savoir qu’il vaut moins que les blattes répugnantes qui pullulent au rez-de-chaussée de mon immeuble ?

Finalement, ce n’est pas qu’il se fait tard mais je décide de prendre congé. E. me suit dehors, je ne veux pas qu’il sache où je vis, je reprends donc mon idée de rendez-vous bidon avec la banque qui se trouve à 500 mètres.

« On va se revoir ? » demande-t-il.

« Oui peut-être, si tu restes dans le quartier on se croisera peut-être. »

« Dis, j’ai très honte, très honte de te le demander mais tu pourrais vraiment me sauver, s’il te plaît s’il te plaît, est-ce que tu veux pas coucher avec moi ? Vraiment tu sais, tu sauverais un homme de beaucoup de tristesse et de malheur, s’il te plaît s’il te plaît »

Ah.

« Tu sais, cette technique, ça marche peut-être pour demander 1 euro à quelqu’un dans la rue mais pas pour coucher avec quelqu’un. Tu sais, pour coucher avec quelqu’un, il faut que tu séduises une personne, grâce à ta personnalité, que tu lui donnes envie de toi, ça ne se décide pas comme ça. Mais on peut être amis si tu veux. »

« Ah d’accord. Donc d’abord on est amis et après on baise ? », me demande-t-il comme pour s’informer du règlement.

« Alors toujours pas. Il peut bien sûr arriver que des amis aient envie de coucher ensemble mais quand ils se connaissent bien et qu’ils se plaisent, qu’ils se sont séduits, ça n’est pas automatique. Et moi là je n’ai pas envie de toi car je ne te connais pas. »

« Ah d’accord. Je vois. » (Je soupçonne qu’il ne voit rien du tout) « Et comment je peux faire alors pour que les filles aient envie de moi ? »

La question à 1000 balles. Je bafouille quelques lieux communs sur « l’importance de la confiance en soi qui rend les gens plus attirants » mais clairement il est aussi à l’aise avec cette notion qu’un canard avec une pelle. Ça serait vraiment cruel et hors de propos de lui dire qu’un dentier ne serait pas non plus du luxe, même si de fait, pour lui, ça l’est. J’envisage presque de lui dire d’aller voir sur Internet s’il en a l’occasion (il a mentionné plus tôt qu’il utilise parfois l’ordinateur de son association pour parler avec sa famille restée en Roumanie) mais j’ai soudain un peu trop peur de ce qu’il pourrait y trouver.

« Mais tu sais » Je me lance. « Le plus important c’est qu’il faut respecter l’autre personne. Si la fille te dit non, il ne faut rien faire et rien forcer, car sinon ça s’appelle du viol et en plus d’être horrible, c’est puni par la loi. Donc il faut vraiment être gentil et ne pas forcer quelqu’un pour faire l’amour avec. »

Il opine du chef, même si je peux voir écrit dans ses yeux « si seulement je captais de quoi tu parlais ma vieille c’est du Chinois, tout ce que je comprends c’est que j’avais vraiment l’espoir que je pourrais faire péter le bouchon et que tu viens de me le doucher violemment. L’espoir, pas le bouchon. Bien sûr. »

Je lui dis au revoir et finit par devoir entrer dans la banque pour de vrai afin qu’il arrête de me suivre. J’attends 5 minutes avant de ressortir et finalement rentrer chez moi. Une fois rentrée, je n’arrive pas à me sortir cette rencontre de la tête, elle y est toujours presque une semaine après avoir eu lieu.

E. a pris mon nom sur Facebook. Je ne sais pas s’il pourra m’ajouter. Mais j’espère que j’aurais de nouveau l’occasion de lui offrir un peu de compagnie et un cappuccino, car ça avait l’air de lui faire tellement plaisir.

Je sais que les petits contes normalement ont une morale. En pensant à parler de cette histoire pour la première fois, j’ai envisagé quelque chose de très fouillé et poussé sur les conditions de l’accès à la sexualité, au fond véritable casse-tête pour tant de gens et pas seulement pour trouver un partenaire que l’on désire et qui nous désire mais tout simplement dans son aspect logistique. S’il « suffit » d’avoir un endroit intime, où l’on sait que l’on ne sera pas trop dérangé, à l’abri des regards et des jugements d’autrui, potentiellement négatifs et destructeurs, alors oui, la sexualité est un privilège de plus, dont on voit désormais bien facilement la manière dont on peut en être privé, en même temps que d’autres besoins ô combien plus fondamentaux.

Donc au final, la morale sera celle-ci : que vaut ce genre de confort face à la peur d’ignorer ce qu’on sera demain, ce qu’on mange ce soir et où allons-nous, non pas faire l’amour, mais tout simplement dormir ?

 

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