Maïa Mazaurette ou de l’aliénation

Je viens de terminer La coureuse de Maïa Mazaurette. C’était un livre qui attisait ma curiosité environ depuis sa sortie, en 2012.

Il faut savoir que depuis très longtemps, je suis les activités de cette femme de plus en plus près au fil du temps. Pour celles et ceux qui auraient la chance de n’avoir jamais entendu parler d’elle et donc d’avoir tout à découvrir, il s’agit typiquement de ce genre de personne dont on peut se demander, mi envieuse mi inquiète, quand trouve-t-elle le temps pour dormir. Dont on se dit pour excuser sa propre paresse que ses journées font très probablement 50 heures et que, comme les chats, elle possède 9 vies, dont environ 6 sont déjà passées à l’as.

la-coureuse

 

Maïa Mazaurette est pour commencer une vétérante du web, son blog emblématique Sexactu, commencé en 2000 lorsque la meuf avait 20 ans, est toujours en activité et elle continue d’y poster quotidiennement. QUO-TI-DIE-NNE-MENT. Oui. D’abord tout petit, comme tous les blogs, il est maintenant hébergé par la version en ligne du magazine GQ. En presque 17 ans, il y a eu bien sûr à boire et à manger au niveau du contenu mais la performance mérite d’être applaudie, d’autant plus que les articles sont 50% du temps intéressants et 20% du temps passionnants (ces statistiques sont très personnelles). J’ai moi-même commencé à le lire en 2008 je crois, autant dire que j’ai beaucoup à rattraper, peut-être quand je n’aurais moi-même rien à faire de mes journées, autant dire pas demain.

Maïa Mazaurette se présente comme une sexperte, mot-valise suspect qu’elle a sans doute crée elle-même pour décrire sa carrière à jamais singulière même à l’heure des free-lances-slasheurs-multipotentiels. Dans sexperte, on peut ranger : journaliste, chroniqueuse, testeuse de sex-toys, militante féministe, écrivaine, romancière (de l’autobiographie à la science-fiction), dénicheuse d’études barrées (et Dieu sait que quand il est question de sexe, la bizarrerie n’a aucune limite), bloggueuse bien sûr, scénariste, liseuse de carte (épiloguer sans fin sur l’avenir de notre sexualité est visiblement un jeu au choix très amusant, très frustrant ou très inquiétant), critique pornographique et j’en oublie probablement.

C’est donc une touche-à-tout de génie qui semble ne reculer devant rien, aucun défi, aucune contradiction, qui n’a peur de rien et surtout pas du ridicule ou du harcèlement (et ça n’est pas peu dire lorsqu’on voit ce que se prennent dans la gueule les femmes qui osent ouvrir la leur sur Internet, encore aujourd’hui –  un exemple parmi des millions). Sa vie privée se confond avec sa vie publique, on a l’impression de tout connaître de ses aventures, sexuelles ou pas, de son travail, de son passé. J’insiste sur le fait que ça ne soit qu’une impression, elle est suffisamment intelligente pour savoir où et quand s’arrêter et son blog n’est pas consacré à sa vie, loin de là, même si elle maîtrise parfaitement la distillation de détails. Parisienne d’origine, elle est expatriée depuis ses 26 ans, passée par l’Allemagne, le Danemark et maintenant les Etats-Unis.

Si cet article est une excuse pour parler d’elle, je vais tout de même en arriver à l’excuse elle-même, à savoir son roman et ce qu’il a fait remuer en moi durant toute la lecture et même maintenant que j’ai fini par le reposer après 3 jours le nez dedans.

Si son blog n’est pas consacré à sa vie comme je le disais plus haut, il ne fait aucun doute que ce roman est autobiographique, il est plus que probable que toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne soit absolument pas fortuite, c’est à se demander si elle a même pris la peine de changer les prénoms. En tout cas elle ne change pas le sien.

Je ne vais pas me lancer dans un débat sur si on est obligé ou pas de raconter toute la vérité rien que la vérité dans une autobiographie, ce n’est ici pas le sujet (évidemment que non mais on veut le laisser croire, c’est bien là tout le sel de l’exercice). J’y ai découvert une Maïa à la fois connue et inconnue, sans le filtre du blog, des chroniques. Est-ce vraiment elle ou encore un nouveau personnage ? Sans doute un peu les deux.

La coureuse raconte donc l’histoire de Maïa M, sexperte française de 32 ans expatriée à Berlin qui, dès les premières pages du bouquin, largue Alexander, son compagnon allemand depuis 2 ans, au dessus d’une soupe vietnamienne poulet-curry. 2 ans, ce laps de temps revient sans cesse, comme une épée de Damoclès, c’est à ce moment-là qu’elle quitte toujours ses petits amis. Ça sonne comme un couperet, c’est le moment où elle se lasse, s’ennuie, ressent l’appel de la chasse et le désir de liberté. Maïa a construit toute sa vie autour des hommes et de ses relations avec eux, autour des sensations provoquées par une passion à la fin programmée avant même d’être née, des montagnes russes des sentiments, des incertitudes de la séduction, c’est sa drogue, la seule qu’elle s’autorise mais dont elle ne peut se passer. Elle quitte Alexander aussi parce qu’elle a rencontré Morten, un jeune Danois entrepreneur à succès qui va lui donner du fil à retordre, ça tombe bien, il parviendra peut-être à retarder l’ennui inéluctable.

Je sais que raconté comme ça, ça peut dangereusement ressembler à ces romans à l’eau de rose écrits à la chaîne par des tâcheronnes sous-payées et charriant les pires clichés sexistes mais il ne faut pas tomber dans le piège. En le lisant, j’étais en permanence à la fois outrée et fascinée.

Fascinée par sa performance dans toutes les stratégies de séduction qu’elle déploie, réglées au millimètre, épatée par les mensonges auxquels elle est prête à consentir pour obtenir ce qu’elle veut, l’amour, l’attention, le sexe, l’argent.

Outrée par sa performance dans toutes les stratégies de séduction qu’elle déploie, réglées au millimètre, désolée par les mensonges auxquels elle est prête à consentir pour obtenir ce qu’elle veut, l’amour, l’attention, le sexe, l’argent.

Fascinée qu’elle soit à ce point consciente du monde dans lequel elle vit, cet univers dur et sexiste où il faut se travestir pour trouver sa place, travestir qui l’on est, prétendre à tout prix rentrer dans un certain moule et une certaine vision de la féminité.

Outrée qu’elle s’en contente, qu’elle l’accepte comme un fait que l’on ne peut changer, qu’elle soit à ce point persuadée que, telle qu’elle est, on ne pourra jamais l’aimer. Qu’elle se prétende féministe et s’abaisse à tout cela.

Au final, je me suis retrouvée inquiétée et soulagée par ce roman. Sentiment contradictoire, à la hauteur de l’écrivaine. Là de même, exactement pour les mêmes raisons.

Inquiète qu’elle n’ait raison, qu’aucun homme ne pourra jamais aimer vraiment une femme pas assez apprêtée selon des critères impossibles à atteindre, qui ne sache pas comment se montrer timide mais pas trop, intelligente mais pas trop, libérée mais pas trop, expérimentée mais jusqu’à un certain point (après ça fait salope), une femme qui ne sera donc jamais aimable pour ce qu’elle est. Inquiète qu’elle n’ait raison de se comporter comme ça, selon des rôles tous prêts, car elle sait que c’est la seule façon de convaincre les hommes de lui donner ce qu’elle veut.

Rassurée de voir cette inquiétude latente au final mise en mot, correctement mise en mot. Cette fameuse ambivalence dont parlait Mona Chollet dans Chez soi  :

« Autant dire que lorsque j’écris sur l’aliénation, c’est pour m’en défendre, autant que pour aider les autres à s’en défendre. On n’avoue pas volontiers ce genre d’ambivalence : on préfère ne pas courir le risque d’être perçue comme une traîtresse potentielle par d’autres féministes, ou de donner du grain à moudre à ceux qui nous accusent d’être jalouses ou insatisfaites. Mais, en le taisant, on laisse dans l’ombre les arbitrages plus ou moins conscients que doivent opérer beaucoup de femmes lorsqu’elles essaient de prendre en compte à la fois leurs aspirations propres et les attentes de la société. Qu’elles choisissent de privilégier les premières ou les secondes, il y aura toujours un prix à payer. »

(Et là légitimement vous vous demandez : « mais est-ce qu’elle a pas bientôt fini de nous faire suer avec Mona Chollet ?! » NON !)

Mais surtout, surtout, je me suis reconnue. Et ça ne m’a pas toujours fait plaisir. Je me suis reconnue dans l’appétit féroce de Maïa, dans cette recherche permanente qui n’aboutira probablement jamais totalement ou qui me laissera toujours insatisfaite, qui se met en travers de mon désir contradictoire de sécurité et de stabilité. Cet appétit pour toujours plus de sentiments, de pays, d’expériences, de voyages, de tentatives, de métiers. La lire était à la fois douloureux et réconfortant. Douloureux car j’aimerais ne pas être comme cela, pouvoir me contenter d’une carrière, d’un endroit mais que je n’y arrive pas encore, que peut-être je n’y arriverais jamais.

Réconfortant car il semblerait qu’au final ça ne soit pas si grave. Car Maïa est heureuse. Maïa vit. Maïa ne fait que ce qu’elle veut. Maïa se respecte elle-même et y trouve la force de respecter les autres, malgré ses mensonges et ses dissimulations. Maïa change, Maïa se remet en question perpétuellement. Je me suis tellement retrouvée dans ses questionnements existentiels que oui, elle m’a donné de l’espoir.

L’espoir qu’au final on s’en sort toujours. D’ailleurs le roman finit bien. Mais vous ne saurez pas de quelle manière. Juste qu’ils ne firent pas beaucoup d’enfants.

La coureuse, Maïa Mazaurette, 2012, éditions Kero.

Une réflexion au sujet de « Maïa Mazaurette ou de l’aliénation »

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