Pour quelques raisons inexplicables

Je ne sais pas s’il vous est déjà arrivé, en regardant un film ou une série, de vous demander si lorsqu’il a été tourné, quelqu’un n’avait pas posé une caméra sur votre tête sans que vous ne vous en rendiez compte.

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Je suppose que cela nous arrive tous à des degrés divers. Le cinéma, l’art en général, est une affaire d’identification, sans quoi on peut douter que nous puissions y être aussi sensibles. Idéalement il faudrait à la fois se reconnaître et se faire secouer, c’est à cela qu’on reconnaît une œuvre réussie, créer un espèce de miroir où l’on pourrait ne pas trop avoir envie de se voir et pourtant se précipiter dedans, tête baissée (cette image est vraiment trop douloureuse, pardon).

D’ailleurs dans la plupart des films tout est fait pour qu’on puisse s’identifier au maximum (surtout si on est un mec-cis-hétéro-blanc-valide, mais ça n’est pas le sujet). Personnellement ça marche souvent si bien qu’on se retrouve à s’identifier au suricate qui surveille la savane dans les documentaires animaliers, en ayant très peur de se faire dévorer. Cependant aucun film n’avait jusque-là porté mon potentiel d’identification personnel à un tel degré d’absurdité.

VAN valami furcsa és megmagyarázhatatlan (à répéter 5 fois d’affilé très vite de préférence en ayant un peu bu), en anglais For some unexplicable reason, est un film hongrois sorti en 2014, écrit et réalisé par Gábor Reisz. Cousu avec un très petit budget et d’abord très peu distribué même dans son pays d’origine, il a acquis une popularité basée sur le bouche à oreille. Je n’en aurais moi-même sans doute pas entendu parler d’une autre manière. Les acteurs, à quelques exceptions près pour les habitués des planches hongroises, étaient tous inconnus et débutants. Remarqué ensuite dans plusieurs festivals à l’étranger, il a finalement tracé son petit bonhomme de chemin jusqu’à être considéré comme (encore) un (autre) film emblématique de la génération Millenials, Y ou que sais-je (rayez la mention inutile, à mon avis elles le sont toutes mais au moins vous voyez de quoi je parle). L’acteur principal, Áron Ferenczik, est passé au statut d’illustre inconnu du jour au lendemain. Le groupe responsable de la BO, au demeurant la plus charmante de l’univers, Lóci Játszik, a fait salle comble quelques mois après la sortie du film en rejouant ses chansons emblématiques. Bref, une belle et improbable success story comme le milieu du cinéma en raffole.

VAN valami furcsa és megmagyarázhatatlan raconte l’histoire de Áron, un presque trentenaire budapestois qui s’est fait larguer par sa petite amie Eszter, qu’il n’arrive pas à oublier et dont il espère le retour au point de cacher sa rupture à tous ses proches, famille et amis. En dehors de ce drame tristement banal, il mène une vie qui l’est tout autant. Il cherche mollement du travail, déjeune chez ses parents le dimanche midi, boit trop le vendredi soir avec ses amis, se prend des amendes dans le tram parce qu’il n’a pas renouvelé son pass. Sa mère lui refait son CV et l’envoie rencontrer ses copines responsables des ressources humaines dans différentes entreprises. Son pote spécialisé dans la séduction des touristes en goguette lui donne des conseils de drague. Tous les dimanches il se promet de commencer demain son projet de roman. Il tombe amoureux d’une fille croisée dans la rue à laquelle il ne parlera jamais. Il garde comme des talismans les rasoirs usagés qu’Eszter a laissé chez lui en déménageant précipitamment, tout en se faisant souffrir en regardant son profil Facebook et les photos d’elle posant avec celui pour qui elle l’a vraisemblablement quitté. Un matin, au lendemain d’une soirée bien arrosée, il découvre dans sa messagerie la confirmation que, un peu imbibé, il a acheté un aller simple pour Lisbonne. Après avoir longuement regretté puis pesé le pour et le contre, il décide de partir seul, voir si, loin de chez lui et de tous ses repères, il parviendra à mettre un peu d’ordre dans sa vie. (Spoiler alert : oui et non)

Je ne sais plus exactement combien de fois je suis allée voir le film au cinéma. Je crois 3 si ce n’est 4 fois, j’ai donc battu mon précédent record (Pirates des Caraïbes, on ne rit pas, au moins avais-je l’excuse d’avoir 14 ans). J’y avais même emmené mon flirt du moment, ridiculement fière que j’étais de lui faire découvrir un film de son propre pays. Et à chaque fois, je ressortais de la salle transie par trop de joie. Déjà le film est hilarant, pour un film hongrois c’est à peine croyable, venant d’un pays qui exporte des films comme Le fils de Saul ou White God (qui filme aussi très bien Budapest ceci dit mais ne marche pas exactement sur le même postulat). Et les personnages sont tous aussi adorables, simples et touchants que leurs acteurs sont doués.

Je m’étais dit à l’époque déjà que ce film représentait parfaitement cette période de ma vie, la période budapestoise, formatrice, dure et excitante à la fois. Parce que Budapest donc. Elle est filmée à l’échelle humaine, à travers les yeux du héros, pas de beaux plans aériens ou en accéléré sur le parlement, le château de Buda ou la cathédrale Szent István. C’était la ville comme je la connaissais, c’était les rues que j’ai arpenté mille fois, les bars dans lesquels j’allais, certains d’ailleurs à la sortie en salle du film avaient déjà fermé. J’ai même reconnu une connaissance, figurant improbable dans une scène où Áron est engagé pour faire des sondages marketing dans un centre commercial et aborde les gens avec des questions farfelues. Ses amis ressemblaient aux miens. Globalement, si l’on oublie les déjeuners en famille, sa vie ressemblait à la mienne, géographiquement parlant et de tant d’autres façons. Trouver un film qui représente aussi parfaitement sa propre vie, mieux encore, son quotidien dans tout ce qu’il a de médiocre et de merveilleux, n’arrive pas tous les jours. Je pense que s’il a eu autant de succès auprès d’un certain public, c’est que beaucoup de gens de mon âge ou plus vieux ont dû ressentir exactement la même chose.

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Je pensais que j’allais garder ce film dans ma tête comme l’emblème mise en image de mes 23 à mes 26 ans, la petite madeleine à ressortir pendant mes moments de nostalgie, plus tard. C’est déjà énorme, un film qui peut résumer trois années. Sauf que. Sauf qu’une partie du film, même si courte, est tournée à Lisbonne. Difficile de savoir combien de temps Áron y prend racine, quelques mois pour sûr, tout au plus une année. Il y passe du temps dans les cafés, fait des jobs de merde, retombe amoureux. En revoyant le film l’autre jour, la situation s’est inversée. J’ai observé les séquences à Budapest avec effectivement un peu de nostalgie et beaucoup de tendresse, pour ces rues que je ne parcours plus, pour cette langue que je n’entends plus, et celles de Lisbonne en état d’identification maximale, en reconnaissant certaines rues, certains bâtiments, la langue devenue quotidienne, les wagons du métro. C’était étrange, comme si soudain ça n’était plus le même film. Pourtant le film lui-même n’a pas changé. Mais moi si. Et heureusement quelque part, même si je repense aujourd’hui à la personne que j’étais à Budapest, comme cette ville m’a aidé à grandir et à me situer, je repense à la vie qui était la mienne de la même façon, avec un peu de nostalgie et beaucoup de tendresse. A Budapest j’ai beaucoup aimé et beaucoup souffert et toute cette expérience me sert aujourd’hui. Même si je ne resterais peut-être pas aussi longtemps à Lisbonne, je sais déjà ce que cette expérience m’apporte et c’est énorme. Je n’aime déjà plus ni ne souffre plus de la même façon.

Áron ne le sait pas mais il m’a influencé, j’ai fait sa vie, en tout cas une partie de sa vie, mienne. Alors oui d’accord, il est Hongrois, il est un homme mais dans ces moments-là, tout ça franchement, c’est secondaire. Identification maximale.

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