La chronique de l’angoisse

(Oh le titre stressant)

waltzwithbashir1

Valse avec Bachir, de Ari Folman.

Bonjour, je suis Marianne, je suis une grande angoissée.

Cette constatation fera peut-être lever un sourcil à certaines personnes, celles pour qui je suis (ou ait été) une collègue, une pote de pote, une presque inconnue, soit donc l’écrasante majorité des gens qui gravitent dans ma sphère personnelle. Car il semblerait qu’au premier abord et comme tout un chacun, les apparences soient souvent trompeuses.

Et il semblerait à ce qui est toujours mon grand étonnement que de prime abord je sois vue comme quelqu’un d’assez zen et relativement sûre de moi. Haha.

J’ai eu envie d’en parler depuis qu’une personne que je peux maintenant qualifier d’amie m’en a fait la remarque, de nouveau, après avoir passé suffisamment de temps avec moi pour que se fasse jour l’abominable vérité et que la sentence habituelle tombe:

« C’est marrant, tu es une grande angoissée en fait! »

Remplacez angoissée par tous les synonymes que vous voudrez et il est difficile de compter le nombre de fois où j’ai entendu cette phrase de la part d’un proche en devenir, ou jusque-là miraculeusement aveuglé par mon apparente capacité à maintenir un calme de surface.

(D’autres personnes par contre vont sûrement beaucoup ricaner en lisant cet article en se demandant qui j’espère tromper en écrivant cela, tant je peux parfois puer le stress à des lieux à la ronde. Chacun s’adapte à ceux d’en face et devant certains perspicaces je ne peux pas me cacher).

Lorsque les gens se rendent compte de ce trait de caractère, une réaction est souvent à prévoir: comme quoi le fait d’avoir beaucoup voyagé et de m’être si souvent expatriée ne cadre pas vraiment avec un tel tempérament, on se demande souvent d’ailleurs comment j’ai pu gérer tout ça, voir comment j’ai pu me l’infliger.

La réponse est : avec les difficultés qu’on imagine mais l’expérience de la vie qui en résulte me permet aujourd’hui même de mieux assumer ce trait de caractère. Et donc d’écrire dessus, avec l’espoir de, sinon m’en libérer, au moins lui laisser moins d’emprise sur ma vie et la manière dont je la mène.

Je ne suis pas une calme, je ne suis pas zen, je ne suis pas sûre. Je suis une angoissée, une anxieuse, une stressée de la vie, perpétuellement en butte à tout ce que celle-ci peut apporter comme raisons quotidiennes de s’inquiéter. Et tout le monde sait bien qu’elles sont nombreuses. Mais, plus encore que l’extérieur et ses innombrables nuisances, mon pire ennemi est sans conteste cet organe infernal qui se cache lâchement dans ma boîte crânienne.

Il faut bien relativiser cela aussi cependant. Dire que peut-être bien la vie d’aujourd’hui nous en demande trop, et que l’anxiété est un mal répandu et connu de l’immense majorité de la population occidentale post Fin de l’Histoire. C’est en tout cas le postulat choisi par cet intriguant Institut de la Conscience Précaire, en expliquant que chaque phase du capitalisme est marquée par un affect qui le maintient en vie et que de nos jours c’est l’anxiété. Elle s’est ajoutée à la misère (au XIXème siècle) et à l’ennui (survenu dans les années 60) sans pour autant que ceux-ci aient disparu du paysage, nous laissant ainsi la joie de pouvoir cumuler (ça n’est donc pas réservé qu’aux députés). On peut donc être stressé par la perspective de perdre un travail qui nous gonfle même s’il nous permet pourtant à peine de survivre. Et dire qu’il y en a qui ne croient plus aux promesses de progrès!

Toutes celles et ceux qui l’ont rencontré s’accordent à le dire : je ressemble à mon père. Physiquement bien sûr mais j’ai aussi hérité de son appétit d’ogre et de son tempérament. Il ne semblait lui-même pas s’en être vraiment rendu compte jusqu’au jour où, grande ado, il m’a fait remarquer, sur ce fameux ton de la conversation qui nous est maintenant commun dès qu’il s’agit de masquer notre angoisse existentielle : « Finalement tu es comme moi. » (et pour une fois cela ne semblait pas le ravir tant que ça) « Une fausse calme. » Mon père est l’une des personnes les plus épicuriennes que je connaisse et pourtant son anxiété l’a marqué physiquement, ainsi qu’en témoignent les cicatrices de boutons de moustique sur ses mains qu’il a souvent gratté à sang, encore et encore, en une vaine tentative de soulager des démangeaisons qui allaient bien au-delà du désagrément sensible. Une mauvaise habitude que j’ai malheureusement aussi fait mienne et dont j’essaye en vain de me débarrasser, un pis-aller pour réduire temporairement les bouffées de stress et qui m’a laissé des marques à divers endroits du corps au fil des années. Son exemple est pourtant rassurant quelque part, car dans son cas, c’est l’âge et l’expérience qui l’ont aidé à relativiser, même si d’après ses dires, il lui a fallu patienter jusqu’à ses 40 ans pour enfin commencer à se sentir mieux dans sa peau. A 70 ans, il semble presque en paix. Donc tout n’est pas perdu, hein.

La dernière personne à m’avoir fait remarquer ce statut de fausse calme, celle dont je parlais au début de cette chronique et qui me l’a inspiré par ailleurs, a soulevé une idée intéressante : celle du stockage. Elle-même se qualifie « d’hystérique » avec un certain sens de l’autodérision. Ce qui signifie que dès que quelque chose l’énerve ou l’ennuie, elle va immédiatement le verbaliser, s’en plaindre, voir exploser un bon coup. Cette attitude envers la vie et ses diverses démangeaisons a ceci de pratique qu’elle ne stocke rien. Ou très peu. Une angoisse quelconque va toujours trouver le moyen de s’échapper, que ce soit en poussant une gueulante ou en faisant au pas de course le tour du pâté de maison.

Et mine de rien, elle est importante cette capacité d’évacuation, pour aussi spectaculaire qu’elle puisse parfois paraître. L’hygiène émotionnelle est aussi importante que l’hygiène tout court, ai-je découvert en zonant sur le Bright Net (les blogs lifestyle) (oh le gros mot). Il faut balayer tout ça, ne pas laisser s’accumuler la poussière en se disant que ce petit ressentiment, cette petite pelote de stress, restera dans son coin et qu’on l’y oubliera. Non seulement on ne l’oubliera pas mais elle continuera à grossir jusqu’au jour où il faudra raser les murs pour ne pas la toucher et qu’il faudra en abattre d’autres pour la faire sortir alors qu’au final, prise à temps elle pouvait totalement passer la porte sans tout casser. Lorsque le moment de régler tout ça arrive, c’est là que je deviens insupportable d’avoir tout gardé trop longtemps, tout sort en geyser, incontrôlé, insupportable. Je saoule les autres mais surtout je me saoule moi-même.

Contrairement à d’autres, hurler un bon coup ou taper quelque chose ne me soulage en rien, j’ai en plus le mauvais goût d’être vraiment trop sensible et mes démonstrations de colère ou d’aigreur ne m’apportent que culpabilité et tourment, surtout si, incontrôlées, elles ont heurté quelqu’un. Pour me soulager je n’ai encore rien trouvé de mieux qu’une bonne grosse crise de larmes des familles. Depuis peu je teste la méditation et son corollaire, le yoga, très basique mais qui fonctionne car je ne prétends à rien dans cette discipline à part profiter de son pouvoir calmant et améliorer ma souplesse en bonus. Une certaine technique de respiration s’avère également très utile, celle qui consiste à inspirer par une narine et à expirer par l’autre en les bouchant alternativement. Voilà qui ne donne pas l’air très fin j’en conviens mais c’est efficace en cas d’urgence alors ressembler pour quelques secondes à une cocaïnomane en rémission n’est finalement pas un si lourd tribut à payer pour un peu de calme retrouvé.

Nous avons toutes sortes de raisons aujourd’hui pour être cependant tellement anxieux, comme l’explique Anne-Laure Fréant dans la plupart de ses articles. L’individualisme qui ne nous permet plus de relativiser nos échecs car ceux-ci semblent être de notre ressort uniquement est une piste intéressante. Toutes les injonctions contradictoires que l’on subit à ce titre sont aussi évidemment imputables et difficiles à gérer autant qu’à reconnaître. Des sujets passionnants qui méritent qu’on s’y attarde plus avant, on dirait…

Une réflexion au sujet de « La chronique de l’angoisse »

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