Ce qui me meut

Dans notre monde moderne on ingère beaucoup de choses. Généralement une journée complète se fait à la fois en présentiel et sur les réseaux sociaux et, étonnement, lorsqu’il ne se passe rien dans l’un, il ne se passe rien dans l’autre. Lorsqu’au contraire, tout s’accélère, on a facilement l’impression de tout rater, à force de louper la moitié de tout.

On ingère beaucoup sans forcément avoir le temps de mâcher. On lit, on écoute et on regarde souvent à la sauvette, entre deux trucs à faire. Pourtant, assez miraculeusement, des bribes de cet apéro permanent parviennent à se frayer un chemin dans les limbes de notre mémoire, comme une cacahouète qui passe dans le mauvais tuyau alors qu’on les avale sans y penser depuis tout à l’heure. Nous parvenons alors à voir des coïncidences se produire, des résonnances plus fortes qu’on ne l’aurait imaginé ou souhaité, entre notre vie en ligne et notre vie hors, si faire une telle distinction a encore le moindre sens. Spoiler : je suppose que non.

Sherlock cast S3

(Chercher le sens, vue d’artiste)

L’une de ces idées, que j’avais entrelu il y a déjà quelques mois et que j’aurais pu oublier aussi vite que les autres, vient pourtant de se voir confirmée dans ma vie quotidienne au cours des dernières semaines. Un processus intéressant car au final long, complexe et dont les effets ne sont pas visibles immédiatement s’est mis en place quasiment sans que je m’en rende compte. Il m’a fallu en constater de visu les conséquences pour comprendre ce qu’il s’était passé, car tout ce temps, faute de recul, il était impossible d’identifier les forces à l’œuvre.

Quelle est-elle alors cette idée, hein? Une idée ma foi quand j’y pense assez contre-intuitive mais à laquelle on réfléchit probablement depuis que l’humanité sait parler. Celle comme quoi il vaut parfois mieux ne pas se laisser guider par la passion, ou pas seulement. Voilà l’eau chaude, prenez-là c’est cadeau.

Que la passion, par son caractère par essence non réfléchi et torrentiel, n’est de toute évidence pas la meilleure conseillère. Elle charrie avec elle des attentes en outre totalement démesurées par rapport à l’objet de cette passion, qu’il soit une activité, un métier, une foi, un lieu ou une personne. La question n’est pas de savoir si les objets en question méritent ou pas notre passion, en juger n’est pas le propos, en plus de ne pas être possible. Mais ces objets pour sûr mériteraient notre recul et la pondération qui l’accompagne, ce que la passion nous dédie.

Nous l’avons tous appris à nos dépends et souvent de la façon la plus douloureuse, la passion s’accommode mal du temps. Elle est la chose la plus vivifiante et sublime qui peut nous arriver mais elle n’est pas compatible avec le long terme, le projet, le futur. C’est sans doute pour cela que nous sommes tant fascinés par elle. On nous encourage (parfois à la limite du harcèlement) à ne vivre que par elle, pour elle, payé par elle, mené par elle, Carpe Diem, YOLO, ThugLife et autres hasthags bizarres. Elle est probablement le moteur le plus puissant qui soit mais on se retrouve vite à cours de carburant lorsqu’elle prend le volant, plantés en rase campagne comme des cons. Elle se marie mal avec les déceptions qu’amènera forcément le quotidien. Ça n’est pas si mal pourtant, le quotidien, il me semble. Si on y réfléchit, n’est-il pas tout ce que l’on a?

En outre, et ça n’est pas une moindre conséquence, cette injonction à ne vivre que pour la passion (voudrait-on d’un orgasme qui durerait une semaine entière?) met mal à l’aise beaucoup de gens. Ceux qui justement ont l’impression qu’ils n’en ont pas, parfois parce que justement ils en ont trop. Généralement on en admet qu’une seule alors plusieurs, ça fait pas propre. On entend depuis tout môme qu’en choisissant un travail qui passionne, on ne travaillera pas un seul jour de notre vie. Hors de question de réfuter l’exactitude d’une telle chose, si on y parvient c’est magnifique. Surtout qu’on entend tout de suite après, à 15 ans, qu’il faut choisir cette passion pour les 50 prochaines années. Alors vu le contexte économique et philosophique dans lequel nous nous trouvons, entretenir cette illusion est au mieux irresponsable et au pire dangereux.

Mais que faire?! Par quoi se laisser guider si l’on se dit que, peut-être, parfois, à certaines occasions, rares bien sûr, la passion ne serait pas le meilleur choix?

J’ai découvert qu’une force pouvait être au moins aussi intéressante que la passion, tout en étant plus discrète, moins demandeuse et moins tapageuse, c’est la curiosité.

Il paraît que c’est ce que Elizabeth Gilbert, l’auteur de Mange, prie, aime recommande dans son livre Comme par magie en essayant d’analyser sa propre créativité. Je n’ai pas lu ce livre mais il me tarde.

La curiosité pourtant a mauvaise presse. On raconte qu’elle est un vilain défaut, que parfois même des chats meurent à cause d’elle. C’est souvent quelque chose qui vaut la peine qu’on soit puni pour y avoir succombé.

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(Quel gâchis)

Quel dommage. C’est vrai que la curiosité peut parfois être intrusive, mais la passion ne l’est-elle pas? Elle peut effectivement être un défaut lorsque mal canalisée ou dirigée dans la mauvaise direction (comme toutes les qualités) mais il me semble qu’elle n’a jamais tué personne. C’est pour cela qu’elle est intéressante. Lorsqu’on sait la reconnaître et savoir quand et comment la suivre, elle nous mène où nous désirons aller sans même que nous nous en rendions compte.

Lorsque je suis arrivée à Lisbonne en juin dernier, armée de mon travail à mi-temps, j’avais aussi dans mes bagages une ferme résolution, guidée bel et bien par la passion. Je voulais profiter de mon temps libre pour écrire, free-lancer, l’écriture reste à ce jour et pour encore longtemps je l’espère ma passion la plus ancienne et la plus durable. Je venais d’ouvrir ce blog, j’étais à bloc. J’ai trouvé effectivement des petits jobs en free-lance, certains m’ont dégoûté, d’autres m’ont donné de l’espoir mais globalement j’ai été assez déçue de l’expérience sans pour autant regretter de l’avoir tentée. Je me suis retrouvée à devoir faire la mercenaire et ça ne me plaisait pas du tout, pour en plus un résultat financier affligeant. Peut-être que ça n’était pas le bon moment, le bon support ou les bonnes idées, je ne sais pas bien. Mon job, bien qu’à mi-temps, me pesait énormément et je me sentais bloquée parfois dans une ville que j’adorais mais qui me montrait de plus en plus qu’elle ne voulait pas de moi et me donnait aussi des raisons de ne plus vouloir d’elle. J’ai fait comme tout le monde, j’ai pensé rentrer, je le ferais peut-être, quand le moment sera venu mais surtout j’ai cherché d’autres choses. En cherchant, je me suis rappelé de ma curiosité pour le code informatique, que j’avais commencé à éveiller à Budapest à travers de petits ateliers d’une journée. Lentement, sans pression, guidée donc par cette fameuse curiosité, j’ai commencé à apprendre de mon côté, dans mes moments libres. C’était il y a plusieurs mois. Depuis trois semaines ça m’a permis de trouver un nouveau travail ici, des gens qui ont accepté de me laisser essayer quand bien même je ne suis pas du tout au point, qui ont donné à ma vie lisboète un nouveau souffle auquel je n’aurais jamais pensé.

Je n’abandonne pas l’idée d’un jour parvenir à vivre de ma passion. Je fais ce blog, j’écris plus régulièrement et avec plus de plaisir maintenant que je peux me permettre d’écrire uniquement sur ce vers quoi ma curiosité me guide. Car au final il semblerait qu’en la suivant, on tombe parfois sur la passion, la vraie, la grande, la brûlante, celle qui attendait patiemment que ce petit fil de curiosité qui ne paye pas de mine nous permette de la débusquer.

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