L’amitié et la distance

Aujourd’hui j’aimerais aborder un sujet qui me touche de très près. La distance. Et son corollaire, les relations à. On parle beaucoup de l’amour à distance (il y a en effet beaucoup à dire) mais j’ai moins souvent entendu disserter sur l’amitié, alors qu’au final nous y sommes beaucoup plus souvent confrontés.

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(Le film thème de cet article sera Obvious Child de Gillian Robespierre, je sais que ça parle surtout de l’avortement mais en vrai, ça montre aussi de belles amitiés. Et c’est super marrant, si si)

J’ai la chance, car à ces âges-là j’estime que c’est une chance, d’avoir passé toute mon enfance et mon adolescence dans la même ville, quasiment dans la même maison, avec pour conséquence des amitiés qui dans certains cas se suivent de manière plus ou moins discontinue depuis l’école primaire. Je n’ai jamais connu l’arrachement, à l’âge de 8 ans, de devoir changer de ville, de maison, d’école, de boulangerie où on faisait le meilleur pain au chocolat, de terrain de jeux favori, cet arrachement qu’ont pu connaître ceux dont les parents étaient plus nomades que les miens.

La suite logique, c’est l’arrachement amical. Quand on est petit mais tout de même suffisamment grand pour avoir des souvenirs, il y a peu de choses qui peuvent autant vous briser le cœur. Amélie Nothomb, dont la fascination pour l’enfance est notoire, disait qu’aucune histoire d’amour, si passionnelle soit-elle, ne peut tenir la comparaison avec la folie née de l’amitié entre deux fillettes de 10 ans. A plus forte raison une amitié à l’âge adulte. Et quelque part c’est heureux car entretenir une amitié pareille à l’heure des PEL et des 40 heures par semaine ressemblerait à s’y méprendre à une relation obsessive et abusive. Voilà pourquoi, comme la varicelle, il vaut mieux le vivre tôt que tard, ça fait moins mal et on en garde de bons souvenirs. J’avais eu le droit de rester à la maison une semaine au lit à lire des BDs par exemple, alors ça valait bien la peine de se gratter un peu.

Parlant d’âge adulte, l’amitié à ce moment est de notoriété publique une affaire complexe car nous manquons de temps à consacrer à nos pairs, en ayant déjà bien trop peu à nous consacrer à nous-même. J’ai passé 18 ans dans la même ville, puis 3 ans dans une autre pas trop loin pour la fac puis après cette longue stabilité, ça a été le dawa. Un an là, 6 mois là-bas, 3 mois-là, un an, deux, trois puis rebattage des cartes encore une fois. Ce mode de vie est commun à une grande majorité des gens de mon âge et continue à se développer. On peut choisir de le subir ou subir de le choisir, souvent les deux et souvent pas en même temps. Il est aujourd’hui de plus en plus rare de croiser quelqu’un qui a passé toute sa vie dans la même ville, le même village plus encore. Nous sommes éclatés, dispersés.

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(On remballe, de nouveau)

La ville de notre naissance, celle où vivent nos parents si ça n’est pas la même (et si ils vivent ensemble), celle de nos études, celle du stage, celle du deuxième stage, celle du séjour Erasmus/SVE/Service Civique/VIE (insérer ici le programme d’échange/volontariat de votre choix), celle du premier job, celle du deuxième job, celle de nos grands-parents, celle où vit notre amoureux ou notre amoureuse (oui on parlera peut-être des relations amoureuses à distance, un jour, un jour…) si ça n’est pas la même que nous… Et bien plus encore, choisissez tout, c’est ce que nous faisons tous.

Dans ces conditions-là, on en brasse des gens. Et comme en amour, certaines amitiés nous tombent dessus sans qu’on y soit préparé. Certaines périodes de la vie sont plus propices que d’autres à leur apparition, comme les études qu’on poursuit de plus en plus loin et de plus en plus tard. On rencontre des gens avec qui on passe du temps par défaut et qui (point crucial par rapport au monde du travail) partagent souvent nos points de vue et nos préoccupations (en première année de fac, dans l’ordre : boire beaucoup, sortir tard et parfois même un intérêt commun pour ce que raconte pendant des heures cette espèce de guignol qui s’agite là-bas au loin sur l’estrade). Ce sont aussi des années où l’on peut se permettre de se disperser, où l’on dispose, si l’on a la chance de ne pas avoir à travailler à côté, du temps nécessaire pour faire fructifier les amitiés, les rendre viables sur le long terme. Ça ne demande presque aucun effort, ça vient souvent tout seul. On sort du cours, on va boire un café ou s’asseoir sur la pelouse. J’ai lu il y a quelques mois de ça un article sur, justement, l’amitié à l’âge adulte (quel qu’il soit, je vous laisse juge). L’auteure y développait une très jolie image, celle des amitiés-lierre et celle des amitiés-orchidée. Les amitiés-lierre sont précisément celles auxquelles je faisais référence plus haut: des amitiés de circonstance qui se développent et se fortifient anarchiquement, qui pourront créer des racines très profondes. A l’autre bout du spectre, nous avons les amitiés-orchidée, celles dont nous sommes plus coutumiers une fois dans la vie active. Celles qui demandent des efforts, de l’entretien, une attention constante, pas trop d’eau, pas trop de lumière, des engrais spécifiques qui coûtent la peau du cul. Moins sauvages peut-être mais qui en valent grandement la peine. Génie de la métaphore poétique ou pas?

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(Parfois les orchidées ont juste besoin de beaucoup de bière aussi. On y pense pas assez)

Attention, il est évident ici que les amitiés-orchidée surviennent aussi durant les études, de même que les amitiés-lierre arrivent au travail ou dans les activités annexes. Il est aussi rare de les rencontrer sous leur forme pure. Le lierre après tout a aussi des besoins spécifiques en eau ou en lumière. Tout comme certaines orchidées peuvent être laissées seules un temps sans pour autant qu’on les retrouve fanées ensuite. Mais certains contextes sont plus propices à l’une ou l’autre il me semble. Certaines amitiés nées lierre deviennent des orchidées par la suite et inversement, rien n’est figé ni pour les plantes, ni pour les gens, ni pour les relations.

Et à distance alors? Ça se complique encore? Ben oui. Comment arrose-t-on une fleur à distance? Comment être sûre qu’elle ne reste pas trop de temps au soleil? Il ne suffit même pas d’une si grande distance en plus. Parfois même il suffit juste de ne plus se croiser fortuitement. Quelque part c’est presque pire lorsqu’on perd de vue quelqu’un alors que nous vivons dans la même ville. On se dit toujours qu’on est proche, de cœur et de géographie, qu’on a tout le temps du monde pour passer des bons moments ensemble. Alors on se permet de repousser, parce que la vie, le dentiste, le boulot, la méditation transcendantale, l’aqua-poney. Jusqu’au moment où il n’y a plus rien à repousser mais le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard.

Compte tenu du nombre de fois où j’ai déménagé, changé de ville, donc, changé de pays, souvent, je pense ne pas trop mal m’en sortir au niveau de garder les amitiés. Je suis plutôt prompte à écrire spontanément pour demander des nouvelles et s’il y a du répondant de l’autre côté, c’est beaucoup plus facile, c’est aussi un travail d’équipe. Pour cela, Internet et maintenant les smartphones ont vraiment joué un rôle fondateur, des dizaines d’outils différents sont maintenant à notre disposition pour faciliter le contact, tellement qu’on s’y perd. Skype, Whatsapp, Facebook, Viber, Snapchat, j’en passe sûrement. Soudain nous n’étions plus obligés, pour se donner des nouvelles ou en demander, d’écrire de longs mails voir de longues lettres ni même de s’appeler au téléphone, au contraire, nous considérons les appels en direct comme de plus en plus intrusifs. Ici point, un petit emoji, un petit message, une petite photo à toute heure et c’est bon, le contact est établi. Superficiel diront certains. Peut-être. Une chose est sûre, nous sommes devenus tellement dépendants de ces outils (qui de fait sont terriblement pratiques) qu’il faut voir notre désarroi lorsque quelqu’un avec qui nous voulons garder contact n’en dispose pas ou s’en sert peu. Comme si tout d’un coup plus rien n’était possible. Même mes amis les plus réfractaires ont fini par céder un jour ou l’autre aux sirènes de Facebook, nous sommes de plus en plus à céder à celles de Whatsapp et à induire l’impression d’une possibilité de contact permanent, de retrait impossible, ce qui n’est pas sans poser problème dans certains contextes (le travail, l’éléphant au milieu du couloir pour ne pas le nommer). Mais quand on a pris l’habitude de fréquenter la personne en chair et en os, il peut être difficile pourtant de s’adapter à ce nouveau mode de communication. Il faut alors reconstruire des habitudes, se créer de nouveaux rituels, parfois ça prend et parfois non. Parfois ça s’arrête sans raison, autre que ça n’était apparemment pas le bon moment. Mais ça reprend sans raison aussi, juste parce que c’était le bon moment. C’est une consolation.

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(Quand tu as tellement le seum que tu bois du vin dans un pot de confiture vide en pleurant au téléphone)

Au final les amitiés à distance suivent le même modus operandi que les amitiés dans notre rue. Elles vont et viennent, on les entretient ou pas, on essaye et ça ne marche pas, ou au contraire, ça prend. On se revoit, on se rend visite, certaines amitiés naissent de ces visites de circonstance aussi, c’est volatile et solide à la fois. Il y a ceux et celles à qui on n’écrit pas pendant des mois puis un jour on se parle, c’est comme si on s’était parlé la veille. Alors on décide de s’organiser pour se voir et ainsi de suite. Il y a ceux et celles aussi dont on se doute bien qu’on ne se reverra jamais. C’est encore une autre histoire : comment garder le contact ? Des fois aussi on peut se demander pourquoi. Avec eux, il faut trouver une relation qui sera uniquement de distance, celle qui ne se nourrit pas de la présence mais avec Internet, on peut générer une présence sans être là. On est d’accord que ça ne remplace pas le contact humain, ça n’est d’ailleurs pas le but, juste de communiquer avec les autres dans des circonstances où, de toute façon, vous êtes séparés d’eux.

Lorsque je suis rentrée en France pendant presque 3 mois en 2016, j’ai retrouvé le plaisir de passer du temps en présence réelle d’amis de toujours, le plaisir de ne pas avoir à se donner rendez-vous pour se parler en direct mais pour boire un thé ou aller se promener. On se raconte d’autres choses dans ces moments-là. Une de ces amies, récemment, n’était pour le dire gentiment pas dans la meilleure phase de sa vie, j’ai essayé de l’aider de là où j’étais, elle m’a ensuite fait remarquer que finalement ça ne changeait pas grand-chose que je sois loin, que on pouvait tout de même être là l’une pour l’autre et c’est ce qu’il s’est passé. Si on avait été l’une en face de l’autre, on aurait sans doute bu un thé et on se serait fait un câlin. Au lieu de ça on a passé des heures au téléphone mais il est probable que les mêmes choses auraient été dites. Et que je n’aurais pas pu faire grand-chose de plus pour l’aider si j’avais été là en présentiel. Je me dis qu’au moins, lorsque nous nous voyons, la rareté de nos rencontres fait que nous en profitons davantage, vu que je suis là spécifiquement pour cela. Que ce sont de vraies rencontres, pas comme 10 minutes tous les jeudis parce qu’on se croise à la piscine avant de filer faire autre chose. Je ne sais pas trop ce qui peut changer, j’ai peur que ça change, j’ai peur que ça s’étiole. Alors je continue d’écrire et de parler, en espérant que ça puisse suffire car pour le moment, ça reste encore la meilleure manière de tout choisir.

 

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