« I stand for CEU » ou l’éclatement de la bulle

« A CEUval vagyok »

Depuis des jours, bientôt des semaines, mon flux Facebook bruisse de ces quelques mots. Bruisse ou plutôt hurle. C’est que ce qu’il se passe est grave, je ne vous ferais pas l’affront de vous l’expliquer, on l’a déjà beaucoup fait et bien fait ici, ici, ici, ici ou encore ici ou ici. Il se trouve que le sujet me touche, donc je voulais en parler ici.

J’ai vécu 3 ans en Hongrie, à Budapest. Cette ville, ce pays, ses habitants, quelle que soit leur nationalité par ailleurs, m’ont beaucoup marqué. Ça n’a pas été sans regrets et sans tergiversations que j’en suis partie d’ailleurs. Des tergiversations qui se poursuivent encore aujourd’hui parfois, dans les moments de mou, ceux où l’on se demande pourquoi on en est là aujourd’hui, et comment, et pourquoi, et si les choses avaient été différentes ? On peut se poser ces questions ad nauseam et il est bon de ne pas trop s’y attarder, souvent.

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(Photos: Index.hu)

Il n’empêche. Budapest et la Hongrie ont été ma maison pendant ces 3 années, j’y ai tissé des liens qui ne se rompront jamais, même s’ils peuvent se faire ténus au fil du temps. Je n’y peux rien, j’y suis liée, j’ai laissé là-bas une grosse partie de moi. Voilà pourquoi ce qu’il s’y passe me touche autant que ce qui se passe en France. Je comprends grâce à cela que l’on n’a pas qu’une maison, qu’on peut en avoir plusieurs, suivant les fondations que l’on y creuse parfois sans y prendre garde.

Je n’ai jamais été étudiante à la CEU. Mais j’y eu la chance de graviter dans ses sphères qui sont de fait très accueillantes, en connaissant des personnes qui y étudiaient ou y travaillaient. Des personnes que l’on peut maintenant appeler des alumni et qui sont celles qui rappellent à mon bon souvenir ces semaines-ci à quel point la situation les effraie. A raison d’ailleurs.

J’ai écrit, lu, fait la fête, bu beaucoup de café dans leurs divers locaux, des dortoirs aux bibliothèques en passant par leurs terrasses. Pour cette raison, depuis ce point de vue non pas interne, peut-être distant mais néanmoins qui a le mérite d’exister, je peux témoigner de l’incroyable effervescence qui régnait dans cette université, où des étudiants, professeurs, intervenants ou simples promeneurs comme moi échangeaient et se rencontraient, de toutes nationalités, de toutes origines, de toutes religions. De tous bords politiques. De toutes orientations et identités sexuelles. Où l’on essayait de toutes ses forces de faire en sorte que tout le monde se sente inclus. Où l’on enseignait l’étude du nationalisme et les gender studies. Alors oui je peux comprendre que le gouvernement de Viktor Orbán ait pu l’avoir dans son collimateur, lui qui a laissé sa patte sur les manuels d’histoire et désire instaurer de dites « études de la famille ».

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(Photos: 444.hu)

Une amie géorgienne, maintenant ancienne étudiante en master d’études du nationalisme justement, me confessait un jour que la CEU et ceux qui gravitaient en son sein ou autour de lui étaient parqués dans une bulle incroyablement confortable. Elle avait raison. Il s’agit clairement d’une certaine élite, transnationale, ouverte, libérale, de gauche clairement, pas forcément une élite financière ceci dit vu que de nombreux étudiants, dont elle, se voyaient attribuer des bourses qui finançaient intégralement leur temps d’apprentissage.  Mais il est vrai qu’évoluer exclusivement dans ce genre d’atmosphère sans assez de contacts avec le dehors pouvait aussi s’avérer destructeur, on pouvait finir par croire que tout le monde pensait comme soi, vivre sur ce petit nuage d’ouverture d’esprit, de bilinguisme, apparemment sans frontières ni discriminations ni jugements. Je dis apparemment car comme toute entité, il y avait de grosses parts d’ombre et de problèmes internes auxquels on ne pouvait accéder qu’en prêtant attentivement l’oreille.

Maintenant la bulle a éclaté et beaucoup sont tombés des nues. Ainsi, la CEU peut se faire attaquer, la démocratie peut disparaître, c’est ce qui arrive en Hongrie depuis des années, sous le nez un peu bouché des instances européennes, qui multiplient les menaces de semonces sans que cela ne semble impressionner quiconque.

Durant mes 3 années sur le territoire hongrois, j’ai vu et participé à beaucoup de manifestations. Pratique que plus qu’ailleurs on a pourtant particulièrement en horreur dans ce pays, traumatismes du communisme encore vivaces obligent. En 2013, c’était contre les réformes du programme scolaire. En 2014 contre un projet de taxe Internet. De mémoire, ce sont celles qui ont le plus poussé les gens dans la rue, qui étaient noires de monde à Budapest.

Il y eu aussi les manifestations plus petites, plus confidentielles, qui drainaient peu de gens, les sit in devant le Parlement, pour l’accueil des réfugiés, contre l’érection de barbelés à la frontière, contre l’envoi de l’armée. La marche des Salopes lors du scandale provoqué par une vidéo de la police hongroise encourageant la culture du viol. Celles très encadrées, voir brimées, comme la Gay Pride annuelle.

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(Photos: 444.hu)

A chaque fois les élèves et les professeurs de la CEU étaient en première ligne, même s’ils ne parlaient pas hongrois pour la plupart, même si parfois justement la bulle faisait que leur connaissance réelle des enjeux était tout sauf claire. Mais ils étaient là. Et ils continuent d’être là, ceux des promotions actuelles, ceux des anciennes promotions, ceux qui ont quitté le pays depuis longtemps mais qui comme moi ont laissé un peu de leur cœur dans ces locaux et ces bibliothèques. Ils continuent d’être là mais ils comprennent maintenant douloureusement ô combien ils ont été chanceux de participer à cette expérience plus fragile qu’elle n’y paraissait.

Mais les Hongrois sont derrière eux et la contestation prend une ampleur inédite ces derniers jours, il faut en être conscient et en être fier. Un coup de gueule contre la réforme de trop, contre toutes ces fois où ils n’ont pas été écoutés. De sauver une université mise en place par un milliardaire américain, on a fait un prétexte pour exprimer son immense ras-le-bol et la marée continue de monter.

Alors ils se sont levés pour la CEU, ils se lèvent maintenant pour la Hongrie, pour celle qu’ils veulent, celle qui n’est pas celle dont rêvent ses dirigeants.

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