Le miracle de l’amitié féminine

Note : j’inaugure ici une nouvelle série d’articles consacrés à l’amitié, que j’avais déjà un peu traité sur ce blog, le moment est venu pour se lancer !

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’amitié féminine ne va pas de soi.

On pourrait se dire que ce qui ne va pas de soi devrait plutôt être l’amitié entre une femme et un homme, qui ne saurait exister car le désir de l’un ou de l’autre finirait fatalement par s’imposer et corrompre ce sentiment au départ supposé pur. Pourtant la friendzone existe aussi entre filles si les orientations sexuelles, les sentiments ou les attirances divergent.

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Daria et Jane ont été très en avance sur leur temps dans presque tout

Cette porte ouverte enfoncée, abordons le cas ici de l’amitié qui peut exister entre deux femmes hétérosexuelles ou aux orientations sexuelles différentes mais où l’attirance ne joue aucun rôle : pour que celle-ci puisse naître, se développer et se fortifier, il faudra tout d’abord avoir fait la paix avec les différentes représentations culturelles de l’amitié féminine et les nombreuses injonctions contradictoires qui en découlent.

La première représentation et injonction à dépasser est celle comme quoi les femmes se détestent forcément entre elles, se mettent en concurrence cynique dans tous les aspects de leur vie (mais surtout pour l’attention masculine) et se tirent donc volontiers dans les pattes dès que l’occasion se présente. C’est une représentation volontiers convoyée dans la pop culture, notamment dans les teen movies américains avec leur figure emblématique de la reine du lycée prête à tout pour conserver son statut de fille populaire. Mais pas seulement, car cette notion de rivalité féminine est si ancienne qu’on les retrouve dans de nombreux contes et mythes, avec des femmes tentant d’éliminer celles qu’elles voient comme des rivales car plus jeunes / attirantes / aimées / drôles / intelligentes / fertiles / douées / riches / autres qu’elles.

Si vous y prêtez attention, vous verrez qu’il est beaucoup plus fréquent de voir représentées des femmes qui se détestent que des femmes qui s’aiment et s’entraident, ce qui rend les représentations de ces dernières si précieuses. On parle beaucoup de cette supposée solidarité masculine que sont supposés nouer entre eux les hommes lorsqu’ils se rencontrent et avant même de savoir s’ils ont ou non des atomes crochus. Force est de constater que la solidarité liée au genre n’est pas spécialement encouragée chez les femmes.

Il suffit de parler d’expérience. Lorsque nous sommes en présence d’une femme que nous estimons à première vue plus belle ou plus charismatique que nous, ce que nous ressentons viscéralement spontanément n’est pas de l’attirance ou de l’admiration mais de l’envie doublée de méfiance, qui combinées forment la jalousie. Pourtant nous ne connaissons pas cette personne, nous ne lui avons pas ou peu parlés mais le contexte de mise en concurrence des femmes dans lequel nous évoluons depuis toujours est tel que finir par développer une relation de confiance et d’amitié avec cette personne tient finalement plus du miracle que de la logique. Le fait que nous ayons pu faire abstraction de la menace que nous supposons que cette personne représente pour nous pour découvrir à quel point nous nous ressemblons et à quel point nous sommes bien ensemble n’est vraiment pas facile.

Durant l’enfance et surtout les premières années de l’adolescence, lorsqu’il nous est quasiment impossible de se mélanger avec les représentants de l’autre sexe et où chacun s’épie d’un côté à l’autre de la cour de récré en se trouvant mutuellement naze et sans intérêt, nous valorisons et apprenons énormément de ces amitiés profondes et fusionnelles avec les membres de notre propre genre. Ces relations nous marquent à vie, j’en viens à penser qu’elles peuvent aussi nous aider (ou nous desservir) plus tard dans notre vie amoureuse. Nous faisons l’expérience de la fusion la plus incroyable qui soit. Amélie Nothomb, fascinée par l’enfance, disait en substance dans Robert des noms propres qu’aucune histoire d’amour, si passionnelle soit-elle, ne peut surpasser la folie qui peut naître entre deux fillettes de 10 ans.

J’ai connu deux amitiés folles comme celle-ci. Une qui a duré de la fin de la maternelle jusqu’à l’entrée du lycée, une autre de mes 13 à mes 19 ans environ. Avec la première, après des années à goûter ensemble, jouer ensemble, s’envoyer des cartes postales dés que nous étions séparées plus d’une semaine (oui. Des cartes postales. Je suis vieille), s’être tout raconté en long, en large, en travers et avoir inventé des jeux aux scénarios dignes de World of Warcraft, la tant vantée cruauté adolescente nous a donné à penser que l’autre n’était plus assez cool et inversement pour continuer de se fréquenter. Ce fût assez brutal. Pour l’autre personne, nous avons été également très fusionnelles, y compris voire surtout pendant nos années lycée, ce moment que choisissent la plupart des gens pour agrandir leurs cercles et tenter leurs premières expériences, le moment où tout le monde fait partie d’un groupe d’amis incroyables (sauf nous, du moins le croit-on). A la fin du lycée, après avoir tant profité de cette amitié cocon et rassurante, j’ai moi aussi voulu m’en détacher et pas forcément avec la douceur nécessaire. Ce que j’ai appris de la féminité, nous l’avons appris ensemble, comme lors de ce jour, à 14 ans lorsque nos deux mères avaient décidé de nous épiler à la cire parce que deux gamines en short découvrant leurs mollets poilus était intolérable.

C’est avec elle que j’ai partagé pour les premières fois ce qui m’excitait sexuellement. Les premiers dramas sentimentaux que j’ai pu observer en direct ont été les siens et ils m’ont marqué pour toujours. J’ai eu d’autres amitiés fortes à ce moment mais celle-ci sera toujours spéciale de par son intensité, son côté fusionnel et sa longévité. Nous sommes toujours en contact, de loin en loin, de plus en plus loin en de plus en plus loin au fur et à mesure des années, via des amies de cette époque avec lesquelles par contre nous avons pu continuer de faire évoluer la relation.

Qu’est-ce qui change alors à ce moment? Je suppose que c’est le moment où nous entrons en puberté et que l’on finit de digérer le fait que l’attention masculine est la preuve de notre valeur propre. Et que nous passons par conséquent de partage d’intimité à potentielle méfiance.

Il n’est pas rare de voir dans des films une scène où deux amies de toujours font un pacte (incluant ou pas de se faire saigner le doigt) où elles se jurent qu’aucun garçon ne se mettra jamais entre elles pour tout gâcher. Je trouve ce symbole très fort et ô combien révélateur: en voyant ce genre de scène, nous nous doutons bien qu’il s’agit d’une préparation paiement. Un garçon viendra bel et bien semer la zizanie plus tard, leur amitié s’en remettra ou bien pas. Le fait que deux filles ou femmes ressentent le besoin de pratiquer ce genre de cérémonie prouvent à mon sens le risque que représente une amitié sincère entre femmes. C’est le risque de voir cette personne chère un jour se transformer en ennemie qui pourra utiliser sa connaissance de nos failles à son avantage et nous dépasser au jeu de la séduction. Et le jeu en vaut la chandelle, la récompense après tout c’est l’Amour, qu’on nous a appris à valoriser plus que tout, un amour médiocre étant supposé avoir plus de valeur pour une femme que la plus belle et la plus sincère des amitiés avec une de ses paires.

Dans le dernier épisode de la saison 5 de Girls, Jessa, qui s’est finalement mise en couple avec Adam, l’ex de sa meilleure amie Hannah après bien des atermoiements concernant les conséquences de cette liaison sur leur amitié, et alors qu’elles ne se parlent plus depuis que Hannah les a percé à jour, fait des reproches à Adam en ces termes édifiants :

“Ecoute moi bien, Hannah est mon amie la plus chère, elle passera toujours en premier. Je sais que beaucoup de gens me détestent, c’est comme ça, je suis une personne détestable […] Mais je sais, moi, que j’ai des principes, et l’un de ces principes est de ne pas voler les petits amis des autres. Mais toi, tu as tout gâché! Je ne te le pardonnerai jamais! Nous pourrions mourir dans le même lit que je ne te le pardonnerai jamais.”

 

Je crois que c’était la première fois que j’ai vu la douleur de cette ambivalence mise en mot dans une production culturelle grand public, et de manière aussi juste. Oui l’amour, ou au moins la lutte pour l’attention d’un ou plusieurs hommes, a le pouvoir se mettre entre deux amies de manière définitive. En avoir conscience ne permet pas forcément de ne pas tomber dans le piège et les caprices de l’attirance ne se prévoient pas.

 

Donc non, l’amitié féminine ne va pas de soi, d’où le respect qu’il faut avoir pour celles avec qui on a la chance de pouvoir la partager.

 

Une réflexion au sujet de « Le miracle de l’amitié féminine »

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