Histoire d’une rupture amicale

Au début du mois de juin, j’ai rompu avec une de mes meilleures et plus anciennes amies, que pour des raisons évidentes de protection de son anonymat, nous allons ici appeler Clémentine, qui n’est donc pas son vrai prénom.

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(Film partenaire de cet article : Frances Ha de Noah Baumbach. Ça parle de ça exactement, je l’aime si fort)

Clémentine et moi nous connaissons depuis que nous avons 18 ans, nous étions voisines de couloir dans un pensionnat lors de notre première année d’études à Avignon. Elle et moi partagions aussi ce bout de couloir avec deux autres filles, cela faisait donc quatre petits pioupious qui vivaient pour la première fois hors de la maison familiale, ce qui est un chamboulement de toute éternité. Pas étonnant que nous soyons devenues très proches en peu de temps, malgré nos histoires, nos passifs et nos divergences d’opinions balbutiantes.

Je garde comme elles des souvenirs très forts de cette année ensemble, nous quitter a été un déchirement. Certaines se sont réorientées, nous avons toutes une à une quitté Avignon pour explorer le vaste monde, nous avons maintenu des liens qui se distendent parfois pendant de plus ou moins longues périodes puis se retendent mais qui sont toujours là, rassurants, quand on en a besoin.

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Ce fut le cas avec Clémentine. Après une longue période de détente de nos liens, dûs à la vie qui change, mes expatriations diverses, son implication grandissante dans des études exigeantes, nous nous sommes retrouvées, apparemment pour de bon, à la faveur d’un séjour prolongé en France pour moi et globalement d’une période de doute et d’incertitude pour nous deux. Nous nous sommes retrouvées en face à face, nous avons beaucoup parlé et nous avons continué à le faire lorsque je suis à nouveau repartie.

La transition entre des échanges intenses en présentiel et les mêmes par écrit via les divers apps de messagerie a été très fluide et naturel, ce qui est assez rare pour être souligné, même aujourd’hui. Je n’ai pas toujours aussi bien réussi à négocier ce virage mais là, en apparence, tout était parfait.

Il faut dire que nous avions su nous retrouver des points communs. Nous venions de rentrer à cette époque d’un voyage plutôt long, organisé indépendamment mais dans le même pays, le Brésil. Donc même si nous ne nous y sommes pas croisées, pour la première fois depuis des années, nous avions une expérience en commun et les réflexions et remarques qui allaient avec. C’était fantastique, de retrouver une telle connexion et même quand je suis repartie, il était hors de question de la laisser à nouveau se déliter.

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Pendant presque 3 ans donc, nous nous sommes écrit presque tous les jours et ça n’était pas un effort, ni un sacerdoce quelconque. C’était génial, sans tabou, sans (trop de) jugements, une oreille compatissante et ouverte où déverser ses problèmes et ses doutes. C’était vraiment d’une intimité forte comme on en connaît rarement.

Et c’est fini, pour cette même raison, justement parce que c’était une intimité forte et et je ne sais pas trop dire à quel moment nous avons franchi une limite, celle où elle est devenue nocive et viciée. Celle où nous étions tellement persuadées de nous connaître par coeur que nous avons commencé à nous juger quand les réactions de l’autre n’étaient pas celles que nous attendions.

J’en parle ici, mais comme souvent dans les amitiés, le grain de sable qui a fait tout péter a pris la forme d’un garçon, plus classique tu meurs.

Un garçon avec qui elle sortait déjà quand nous nous sommes retrouvées, avec qui même elle avait partagé une partie de son voyage en Amérique Latine. Un garçon qui, j’en étais alors persuadée, la rendait heureuse. Donc je suis triste aujourd’hui de constater que notre intimité reconstruite l’a aussi été parce qu’elle a partagé ses problèmes de couple mais c’est comme ça. Le bonheur ne se partage pas bien, on ne crée avec pas de liens si forts comme on peut le faire en spéculant sur ce qui ne va pas.

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Et, un peu comme dans une histoire d’amour, c’est ce qui nous a le plus rapproché qui a au final rendu nécessaire l’éloignement dans lequel nous nous trouvons en ce moment.

Clémentine est toujours avec ce type pour ce que j’en sais, les ruptures et les remises en couple ont été légion ces dernières années et, de l’extérieur, il apparaît très clairement que ce n’est pas une relation saine qui fonctionne sur le soutien et le respect, mais plutôt sur le pouvoir psychologique et une co-dépendance malsaine, dont elle a conscience mais dont elle ne sait pas comment se défaire.

Je tiens à préciser ici que ce n’est pas ce garçon que je juge ici, je ne l’ai rencontré que très brièvement et je ne saurais dire s’il est ou non une bonne personne, nous pouvons tour à tour en être et nous comporter comme les pires ordures ensuite, c’est vraiment le mécanisme de leur relation qui est en cause, et pas ses protagonistes individuellement.

Je me suis moi-même retrouvée enfermée dans une relation de ce genre, c’est affreusement dur d’en sortir et plus dur encore de s’en remettre. Pour moi c’est encore en cours, je suis encore en colère parfois, je me sens encore humiliée d’avoir accepté ce que j’ai accepté et je sais que je porterais les stigmates et les blocages liés à ça pendant encore un certain temps.

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Sans doute est-ce pour cela que je supportais de plus en plus mal les histoires de Clémentine, nous avons commencé à nous disputer à ce sujet, je me suis sans doute trop impliquée, elle m’a sans doute trop laissé faire.

Nous avons tout essayé : ne plus parler de cette relation, ne plus mentionner son prénom, couper la conversation dès que le sujet venait sur le tapis. Mais au final ça ressemblait davantage à des pansements sur des jambes de bois et surtout, ça n’était pas naturel. Comment se censurer quand on a tellement pris l’habitude de tout se dire? Et surtout, pourquoi?

Nous avons fini par en venir à la conclusion de cesser de nous parler pour un temps indéterminé, le temps nécessaire pour régler ce qui doit être réglé de chaque côté. Je suis à la fois soulagée et triste de cette décision.

Soulagée parce que ces confessions devenaient trop pesantes pour moi. De l’extérieur, ce genre de situation est une frustration terrible. Voir quelqu’un qu’on aime, qu’on admire pour ses idées, son intelligence et son indépendance, se retrouver ainsi à la merci de quelqu’un est affreux. Ça l’est quand bien même je sais, pour l’avoir expérimenté moi-même, à quel point l’intelligence n’a rien à voir là-dedans, à quel point le principe de ce genre de relation est qu’elle est mise en échec, contournée pour que soient titillées nos craintes les plus enfouies, nos failles les plus intimes, nous rendant ainsi incapable de prendre du recul et comprendre ce qui nous arrive.

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L’expérience des autres est une chose très utile qui ne sert à rien et sans doute, à raison, Clémentine en a-t-elle eu marre aussi que je compare sans cesse sa situation avec ce que j’aurais fait à sa place et c’est vrai que c’est extrêmement énervant.

Quand on commence à se toxifier nous-même alors même qu’on dénonce et décortique ce genre de comportement, ça devrait toujours faire tirer la sonnette d’alarme. J’ai de fait oublié la colère et la tension que ces histoires me procuraient, et donc retrouvé une certaine légèreté depuis que nous ne nous parlons plus.

Triste parce qu’elle me manque. Et parce que quelque part j’ai cédé du terrain, que j’aurais pu continuer de me battre pour que ça n’empire pas. Je ne sais pas par contre comment j’aurais pu faire ça, vu l’état de fatigue nerveuse induit.

Nous nous sommes quittées sans larmes, je crois, je lui ai expliqué tout ça, nous nous sommes mises d’accord pour nous éloigner vraiment, plus seulement géographiquement. Nous nous sommes dit au revoir et nous sommes mutuellement souhaité bon courage. C’était bien, c’était simple, c’était sincère, à l’image de finalement tout ce que nous avons toujours été l’une pour l’autre.

C’est un break, je le sais. Tout du moins je l’espère. Mais ça a changé beaucoup pour moi.

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Moi qui ai une peur panique de laisser s’éloigner les gens que j’ai aimé, qui est prête à tout pour faire durer l’intimité, qui pleure à l’intérieur dès que je la sens se déliter, j’ai compris que parfois, la rupture en amitié, c’est bien aussi, salutaire même, ne serait-ce que pour le plaisir de se retrouver ensuite. Qu’il faut savoir se protéger soi et protéger les autres et ne pas laisser de petits grains de sable devenir des murailles infranchissables.

 

Merci à celle que j’appelle Clémentine dans cet article pour avoir accepté que je le publie. 

2 réflexions au sujet de « Histoire d’une rupture amicale »

  1. C’est triste quand même : (

    Je lis « ne serait-ce que pour le plaisir de se retrouver ensuite ». Alors ne serait-ce qu’un aurevoir ?
    Je vais te raconter également une de mes expériences. J’ai dû couper les ponts avec une amie et ça m’a fait aussi beaucoup de peine… elle était dans une histoire malsaine avec un mec, qui petit à petit a fait tomber le masque (et en même temps elle est en position de demande absolue, de dépendance totale et donc de soumission… ils se sont bien choisi). Je la soutenais à distance à lui rappeler sans cesse que ce n’était pas normal, à servir de « doudou » quand elle avait peur, elle restait avec moi au téléphone… et quand j’étais dans les parages je suis venue dormir une fois car elle ne pouvait pas rester seule face à lui (il y avait des caméras dans toute la maison, truc de barge). Elle s’était rendue dépendante également matériellement (enfant, achat de maison à deux … )

    Je te passe les détails, mais elle a fait toutes les procédures possibles (plainte au commissariat où on lui a rit au nez en lui disant toutefois que son mec avait cassé le nez de sa précédente … demande de logement dans une asso de protection de femmes battues, etc etc )…
    Bref au moment où elle a pu s’échapper chez des voisins compatissants, elle a trouvé une excuse pour revenir … et elle a continué à me harceler mais cette fois ci de façon encore plus folle, sans altérité … je ne la reconnaissais plus. Je lui ais dit, elle s’est excuser pour reprendre son comportement. Je lui ais dit que je coupais contact, alors qu’elle est vraiment seule. Elle a une famille malsaine à laquelle elle reste accrochée car c’est mieux que d’être tout seul pour elle. comme pour son ancien mec (elle n’est plus avec , mais j’ai compris qu’elle a abandonné la garde de sa fille …)

    Je ne suis pas fière, je n’en pouvais plus alors qu’elle n’était pas comme ça avant. Il y a deux ans, elle m’a écrit pour remercier le destin de notre rencontre bien qu’elle avait fait une connerie. J’avais très envie de lui parler et d’avoir de ses nouvelles, mais je me suis convaincue que c’était une très mauvaise idée, je ne pouvais pas lui faire totalement confiance (et je venais en plus de perdre mon frère, mode vulnérabilité +++, alors le vampirisme c’est bon).
    Bref, il y a des tournures d’amitiés où on aurait voulu que ça continue réellement autrement … parce qu’il n y a pas que les histoires d’amour qui finissent toujours mal ! : )

    Bien à toi M .

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