Les femmes chez François Bourgeon, partie II : Mariotte, Les Compagnons du Crépuscule

Cet article est la deuxième partie d’un triptyque concernant les héroïnes de l’auteur de BD François Bourgeon. Ils peuvent se lire indépendamment les uns des autres mais, au cas où, la première partie est ici !

Il est possible qu’il y ait des spoilers… faites en ce que vous voulez !

 

Les Compagnons du Crépuscule fait partie du cercle pas si fermé des BDs que je relis très très régulièrement, je dirais environ 3 fois par an quand je rentre chez mes parents. Ça serait peut-être bien plus fréquemment si je les avais sous la main en permanence.

Aujourd’hui j’aimerais vous parler de son personnage féminin principal, la Mariotte. Mais avant, une introduction est nécessaire, pour tenter maladroitement de vous expliquer à quel point cette BD est extraordinaire dans absolument tous les sens du terme et parce qu’un brin de contextualisation est nécessaire.

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Je l’ai lu un peu plus tard que les Passagers du vent, qui a été ma porte d’entrée vers l’oeuvre de François Bourgeon. J’avais je crois entre 17 et 19 ans. Et, quelque part, heureusement que je n’ai pas commencé par celle-ci parce qu’elle est d’une telle densité émotionnelle, d’une telle richesse réflexive (on peut relire les histoires 100 fois et toujours découvrir un nouveau sens, une nouvelle piste, relier de nouveaux points) et d’une telle complexité qu’elle est effectivement un peu rude à appréhender au premier abord (même au second, en fait).

C’est exactement le genre d’oeuvre qui se mérite, qui ne se laisse pas décrypter si facilement, qui demande une attention soutenue et d’accepter aussi de ne pas tout comprendre. Qui demande de s’immiscer si profondément dans la tête des personnages qu’on ne peut pas en ressortir indemne et on sait en refermant le dernier des 3 tomes qu’ils nous hanteront notre vie entière.

Il y a eu dans ma vie de bédéphile quelques oeuvres qui m’ont complètement fait exploser le cerveau. Il y a eu un avant et un après Calvin et Hobbes. Un avant et un après Ranma ½. Un avant et un après Sambre. Un avant et un après X/1999. D’autres encore qui ne me viennent pas là tout de suite. Et définitivement un avant et un après Les Compagnons du Crépuscule.

 

Mais purée de quoi ça parle ce truc, vous demandez-vous si vous n’avez jamais lu ! Alors, voyons comment s’en sort Wikipédia pour répondre à cette épineuse question, parce que là je sèche un peu :

Poussé par le hasard, le Chevalier emmène Mariotte et l’Anicet dans sa quête de rédemption dont lui-même distingue à peine le sens.”

Ah ouais, c’est simple en fait, vu comme ça. L’histoire de trois personnages aux motivations diverses qui vont être contraints de voyager ensemble et de s’entraider et qui vont vivre des aventures incroyables ou triviales.

Voyons maintenant le contexte historique, car il est primordial, ainsi que la narration nous l’apprend dès les premières cases :

“Celle-ci dura, dit-on, cent ans. Rien ne la distingue vraiment de celle qui l’a précédée, pas plus que de celle qui l’a suivie. Comme la grêle ou la peste, la guerre s’abat sur la campagne quand on s’y attend le moins. De préférence, lorsque les blés sont lourds et les filles jolies…”

La Mariotte, notre héroïne, est jolie. Née pendant la guerre de cent ans, elle ne connaît que les vicissitudes de la campagne profonde et anxiogène du Moyen-Âge, peuplée tantôt de bêtes sauvages et de soldats égorgeurs et violeurs, tantôt de créatures mystérieuses qu’il ne faut pas déranger.

Écartée de son village à cause de sa rousseur, elle se retrouve seule sans avoir pu empêcher qu’il se fasse massacrer jusqu’au dernier bébé par des soldats en maraude. Le seul autre survivant est l’Anicet, un jeune paysan lâche, peureux et crédule. Jetés sur les routes, ils croisent le Chevalier, un noble tombé en disgrâce et défiguré au combat, parti en quête de rédemption.

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Ils ont besoin les uns des autres pour survivre dans cet univers hostile. Ils partent donc sur ensemble et vivront d’étranges aventures, à la lisière permanente entre réel et fantastique, à une époque où nous n’en avions de toute façon pas du tout la même définition qu’aujourd’hui.

Le premier tome, Le sortilège du bois des brumes, floute déjà beaucoup cette frontière dont le cartésianisme dont nous sommes tous désormais empreints a cru rendre imperméable. Les personnages sont fait prisonniers par des lutins des bois qui menacent de manger Mariotte et l’Anicet si le Chevalier ne les débarrasse de la “Malbête qui les embête”. La Malbête se révèle être un ours tout ce qu’il y a de plus réel et les lutins, un rêve de l’Anicet, ensorcelé par l’ambiance du bois des brumes. Mais sont-ils si imaginaires? On ne le saura jamais.

Pareil en pire pour le deuxième tome, Les yeux d’étain de la Ville Glauque. Les personnages se retrouvent aux prises avec les terribles Dhuards, des monstres amphibies qui réduisent les lutins en esclavage. Cette quête, qui se passe également en grande partie en rêve, est la plus dangereuse et m’a personnellement mis vraiment très mal à l’aise (je ne sais pas pourquoi j’en parle au passé : c’est toujours le cas).

Quant au dernier, le plus réaliste en ce sens, Le dernier chant des Malaterre, on y voit se mêler les légendes des trois sirènes maléfiques à trois soeurs qui règnent sur la ville, Neyrelle la brune, Blanche la blonde et Carmine la rousse et leurs liens avec le passé trouble du Chevalier.

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Je crois que c’est ce qui me fascine le plus dans cette bande-dessinée. La façon dont Bourgeon a rendu cette période peu connue de notre Histoire palpable, vivante, englobante. Je n’ose imaginer les années et les tonnes de documentation que Bourgeon a dû avaler et digérer pour en arriver à ce résultat. Tout, depuis l’ancien français parlé par les personnages, aux réels poèmes et figures historiques utilisées ça et là, tout sent le vrai, le brut. On vit ce Moyen-Âge, ce temps suspendu, jusque dans ses tripes, comme une plongée dans l’inconscient collectif.

J’ai l’impression souvent en le lisant qu’un pan de notre mémoire humaine qui vit toujours en nous sans que nous le sachions se manifeste et entre alors en résonance sans forcément que nous sachions pourquoi. Mais ça vibre.

Comme le dit d’ailleurs un personnage de la BD, à propos cette fois de la survivance de la culture celte que l’église chrétienne tentait à cette époque d’effacer mais dont les marques demeuraient même alors que leur raison d’être s’était perdue au fil des siècles : “[ces mythes, ces rites, ces histoires] sont toujours prêts de nous, nous n’en savons plus rien, sinon que la mémoire tarde à les oublier.”

C’est ça pour moi Les Compagnons du Crépuscule, au delà d’une oeuvre de fiction magistrale et fouillée jusque dans les moindres détails, d’un coup de maître et de crayon miraculeux : un judas sur une époque, une mentalité, des peurs et des croyances dont nous ne savons presque plus rien, sinon que la mémoire tarde à les oublier.

Comme prévu, cette introduction a pris des proportions gigantesques mais ça n’est pas grave : venons-en à notre Mariotte.

Elle m’a beaucoup marqué en tant que personnage, moins en tant que modèle féminin, moins que Isa c’est sûr mais sans doute parce que je l’ai découverte plus tard et que j’ai eu un peu plus de mal à m’identifier.

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Contrairement à Isa qui a tout d’une femme faite et qui agit comme telle (jusqu’à ce qu’on apprenne qu’elle a 18 ans… mais pour l’époque c’était déjà très adulte), Mariotte ressemble plus à une adolescente. De part sa mentalité de jeune fille de la campagne du Moyen-Âge, elle n’est pas aussi cultivée que Isa, qui est d’ascendance noble. Je crois qu’en tant qu’étudiante du XXIème siècle j’avais un peu plus de mal à me reconnaître dans ses croyances et ses limitations.

Enfin, limitations… Comme toutes les héroïnes de Bourgeon, elle cause extrêmement bien, de façon très littéraire, ce qui rend la lecture très agréable et pleine de sens mais qui enlève un peu de cohérence parfois. On a en effet un peu de mal à s’imaginer qu’une semi sauvageonne ne sachant pas lire parle si bien… contrairement à Isa, qui est une noble éduquée, ce qui explique et justifie ses rodomontades alambiquées.

Cependant les raisons qui font que j’admire ce personnage sont les mêmes que pour Isa, et globalement toutes les héroïnes de Bourgeon : globalement la force qu’elles trouvent au fond d’elles-même malgré tout de qui leur tombe sur le museau et la liberté qu’elles s’autorisent, que ce soit la liberté de mouvement ou sexuelle.

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Dans Le dernier chant des Malaterre, Mariotte tombe sous le charme d’un jeune moine, Aymond, qui quittera la prêtrise pour s’enfuir avec elle. De façon assez amusante, il est beaucoup plus fleur bleue et romantique par rapport à leur relation qu’elle ne l’est. Elle adore Aymond, elle a très envie de coucher avec lui (clairement le fait qu’il soit un moine et que cela lui soit donc interdit l’emoustille particulièrement) mais elle ne s’illusionne pas sur un possible avenir, il arrivera s’il arrive et cela ne la perturbe pas. En d’autres termes, elle ne cherche pas l’épousaille mais le “simple” vertige de l’amour.

Ainsi qu’elle le dit à la princesse Carmine qu’elle découvre cachée dans son donjon et qui jalouse sa liberté de simple petite paysanne : “Avant le joli Mai, si j’aime encore Aymond, je l’aurais pour amant, bien loin de vos querelles.”

Je n’ai pas eu besoin de les avoir sous les yeux pour me rappeler de cette phrase, preuve qu’elle m’a marqué. Cette scène en elle-même est déjà impressionnante :

Mariotte, perdue dans le château des Malaterre où est retenu le Chevalier et où elle ne devrait pas être, monte par hasard au donjon interdit. Elle y rencontre la princesse Carmine la rousse, soeur de Neyrelle la brune qui la retient semi prisonnière sous prétexte de la protéger de son mari violent, un seigneur local. Carmine ne se fait pas illusion sur son statut et cherche à s’échapper et la venue impromptue de Mariotte, qui lui ressemble beaucoup physiquement, lui apparaît providentielle.

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Elle essaye de convaincre Mariotte de se faire passer pour elle et de profiter d’une vie de château tandis qu’elle partirait sur les routes pour rencontrer les maîtres astronomes des grandes universités. Sentant le péril, Mariotte attrape une torche et met le feu à ses cheveux pour voir jusqu’où ira Carmine pour continuer de lui ressembler (ce qui est un peu con maintenant que j’y pense, vu qu’aucun de ses compagnons ne sait qu’elle a brûlé ses cheveux mais bon, on va dire que c’est dans la panique. En plus, étonnement, ça fonctionne).

Là où je voulais en venir, c’est : comme Isa, l’or et le statut ne l’intéressent pas, pas plus que se réaliser dans le mariage, ce qui est encore compliqué de nos jours alors je n’imagine pas à l’époque où cela l’expose aux viols et à l’excommunication. Elle a toujours vécu comme une paria, une femme en errance, elle ne connaît rien d’autre mais cela ne l’intéresse pas. Le seul moment où elle “rentre dans le rang” est quand elle devient employée des bains publics (qui servaient officieusement de bordels à l’époque) et c’est pour une mission de surveillance, elle prendra ensuite ses clics et ses claques aussi vite que possible.

Elle ne supporte aucune étiquette, aucune contrainte sociale. Elle joue suffisamment finement avec les différents groupes ou hommes qu’elle rencontre pour s’assurer leur protection ponctuelle en évitant le paiement en nature qu’ils lui réclament parfois (et pas que les hommes d’ailleurs).

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C’est ça pour moi la vraie liberté sexuelle et c’est important de le dire et de le montrer car on ne le répètera jamais assez : coucher si c’est parce qu’on le veut rend libre uniquement quand c’est couplé à la liberté de ne pas coucher, même par intérêt. Les femmes sont élevées avec l’idée que leur corps et leur sexualité sont leur plus précieuse marchandise et qu’elles doivent donc les traiter comme telle, avec discernement et calcul, sans que leur propre désir n’entre en ligne de compte car la passion est mauvaise conseillère et qu’il faut essayer au maximum de coucher intelligent.

Mariotte trouvera toujours le moyen d’éviter de coucher avec ceux et celles qu’elle ne désire pas et vu sa position sociale, c’est un exploit. Elle refusera même quand ça ira totalement contre ses intérêts objectifs, c’est à dire quand les potentiels violeurs menacent de lui retirer leur protection. Ce qui dans le contexte où elle évolue est absolument suicidaire, c’est tout de même une époque où on peut se faire sodomiser en tirant de l’eau au puit sans avoir entendu arriver le mec derrière et se faire égorger si elle appelle à l’aide, par pur réflexe, en sachant bien que personne ne viendra (ce qui manque de lui arriver plusieurs fois d’ailleurs).

Ce qui rend son attirance pour Aymond vraiment mignonne et atypique dans ce contexte, c’est qu’on la découvre soudain comme une femme qui sait depuis le début que sa sexualité n’est que pour elle et celui qu’elle a choisit et pas une valeur marchande qu’on offre en fermant les yeux et en espérant que ça passe le plus rapidement possible. C’est une histoire romantique, enfin, et vu le contexte, ça fait du bien et c’est émouvant.  Aymond, pour qui elle exprime ce tendre penchant teinté de blagues salaces, est d’ailleurs un adorable garçon de son âge, décent et innocent, probablement le seul de la BD à avoir ces qualités même si les hommes sont globalement un peu moins ignobles que dans les Passagers du vent.

Mariotte est donc une jeune fille qui n’est pas spécialement héroïque (en tout cas pas au sens où Isa l’est, avec des idées politiques spécifiques) qui ne croit en rien sinon en ce qui nous lie, ne se bat pour rien sinon pour ceux qu’elle aime vraiment, dont les alliances changent au gré de ses intérêts. Elle apporte son aide à ceux qui en ont besoin mais qui ne le demandent pas, principalement celles qui sont comme elles, qui essaient de s’en sortir sans mourir et sans y perdre trop de leur liberté acquise pour la plupart au prix élevé de l’ostracisation.

Tous les autres personnages féminins sont dans ce cas, ostracisées et mises en marge pour toutes sortes de raisons. Une trop grande beauté ou une trop grande laideur, des pouvoirs avérés ou supposés, des femmes mal mariées, des femmes engrossées puis laissées pour compte, des prostituées qui vieillissent, des étrangères à qui ont fait porter tous les maux, une héritière dont il faut se débarrasser.

Toutes vivent avec, plus ou moins bien, toutes essayent de s’en sortir, avec plus ou moins d’espoir et plus ou moins fermement. Toutes sont touchantes, toutes sont des figures tragiques mais restent optimistes, à leur façon.

Les Compagnons du Crépuscule est un hommage à ceux, et surtout celles, qui hantent les marges et ne retourneraient au centre pour rien au monde, même si on le leur offrait. Les pèlerins, les gitans, les chevaliers errants, les égarées, les lesbiennes, les sorcières, les survivantes, les filles perdues, les monstres, les bêtes sauvages.

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D’ailleurs, les rares fois où on leur offre de revenir au centre de l’attention, de retrouver un honneur estimé perdu, ça n’est jamais à leur avantage ni pour leur bien. Pour les représentants de l’ordre sclérosé qui règne, c’est une façon aussi de débarrasser la société des perturbateurs sous couvert de leur rendre leur dignité et leur droit à siéger parmi les hommes. De vouloir retrouver leur honneur perdu, le Chevalier et l’Anicet en meurent. Mariotte et ses autres compagnons n’ont que faire de l’honneur, seule importe la survie. Que vaut l’honneur si il nous est accordé post mortem? Rien, on finira rongés par les mêmes vers.

Et dans une société, la leur, qui met cette qualité au dessus de tout, c’est un beau pied de nez, au final.

Pour terminer, je voulais aussi aborder comme dans l’article précédent le point sexualisation de l’héroïne. Je crois qu’il faut vraiment remarquer le mûrissement intellectuel de Bourgeon entre les Passagers du vent et cette histoire. Alors bien sûr que Mariotte est sexy, jeune et bien fichue, comme Isa avant elle et Cyan après. Mais alors que Isa en jouait, les moments où Mariotte est sexualisée à outrance sont souvent aussi des moments où elle se retrouve humiliée physiquement par quelqu’un qui la domine et qui s’apprête à lui faire du mal. Elle sait que cacher son corps le plus possible est une stratégie de survie primaire et les vêtements de cette époque étaient globalement plus couvrants que les belles robes de princesse de Isa, qui en dévoilaient beaucoup plus mais sciemment. Aussi, quand les jolies formes de Mariotte nous sont données à voir, le plaisir purement masturbatoire est entâché de commisération pour ce qui est en train de lui arriver, ce qui rend sa sexualisation bien moins gratuite. Je trouve.

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(ok, on voit bien ses seins mais bon… heu, c’est pas non plus hyper tentant comme position)

J’aime cette histoire et ces héros d’amour, malgré ou grâce à leurs défauts et leur lâcheté ou à leur courage et leur dévouement à des causes qui les dépassent.

Et pour son optimisme en dépit de tout, ainsi que le conclut avec justesse les dernières cases, en un écho si parfait aux premières que ça me met au bord des larmes à chaque fois :

“Même au coeur de la guerre, l’amour se peut éclore, tant la vie est tenace et la fille jolie…”

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