« Space Oddity », David Bowie – C.R.A.Z.Y

Alerte ! Cet article spoile salement et sans remord C.R.A.Z.Y !

Ceci est le quatrième article d’une série concept nommée 31 chansons : plus d’explications ici !

Et les autres articles ici !

 

J’adore les scènes dans les films où les personnages se déchaînent tous seuls dans leur chambre sur une chanson.

C’est une passion, je les cherche avec avidité et ce sont souvent les scènes que j’estime les plus fortes pour comprendre la psychologie d’un personnage, ce qui le remue intérieurement. Et bien souvent, évidemment, le choix de la chanson est primordial et pas si facile qu’il n’y paraît.

Il faut qu’on comprenne que les émois du chanteur ou de la chanteuse témoignent en filigrane de ceux du personnage mais sans que ce soit non plus trop bourrin ou trop évident. C’est bien plus un numéro d’équilibriste que ce qu’on pourrait croire.

Le jeu de l’actrice ou de l’acteur, pour compliquer la tâche, doit être millimétré, émotionnel mais pas trop appuyé ou exagéré, quand bien même il joue quelqu’un qui se lâche. C’est difficile car justement, il ne peut pas se permettre de le faire lui-même, ce qui, si l’acteur manque d’expérience, peut vite faire rendre la scène ridicule ou trop forcée. Ratée, donc.

C’est pourquoi, et je suis triste de le constater, je n’ai pas tant de scènes de ce genre à citer qui soient vraiment réussies et touchantes. Celle-ci est donc une exception, celle qui se déroule sur fond de Space Oddity de David Bowie dans le film québécois C.R.A.Z.Y, réalisé par Jean-Marc Vallée.

(Ce look c’était quand même sacrément cool…)

J’ai voué à ce film une véritable adoration pendant environ 10 ans. De sa sortie en 2005 jusqu’à il y a à peu près 3 ans, je le regardais au moins une fois tous les 2 mois. Je ne sais pas très bien pourquoi j’ai arrêté, peut-être répondait-il moins à mes problématiques. Il faut dire que le film suit le personnage principal, Zachary Beaulieu, de sa naissance à ses 21 ans (et non, ce ne sont pas les quelques secondes où on le voit presque quarantenaire qui changent cet état de fait). Donc il est possible qu’à un moment j’ai cessé de m’identifier aussi totalement à ses relations à sa famille et à ses questionnements légitimes d’adolescent et post-adolescent (c’est une hypothèse).

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Maintenant que j’ai dépassé le stade de la vénération, je me contente de le revoir une fois l’an, un peu comme un film de Noël qui repasse tous les ans à la télévision et qu’on regarde par réflexe le 25 décembre pour se remettre de son indigestion, content comme tout de retrouver d’anciennes sensations, des portes vers une version plus ancienne de soi.

Je sais mieux aujourd’hui l’apprécier pour ce qu’il est, avec ses qualités et ses défauts cinématographiques objectifs et intrinsèques. Et l’utilisation de la musique, dont fait partie le choix de la bande-son, est une qualité, indubitablement.

Il y a dans ce film ÉNORMÉMENT de scènes musicales absolument incroyables qui restituent parfaitement l’ambiance de la fin des années 70/début 80 où le film se déroule (et un bel hommage à la carrière de Charles Aznavour, avec le père que ne manque pas une occasion de le chanter *mal* à chaque dîner de famille).

Le héros passe par toutes les périodes, punk, gothique, boogie, soul, ce n’est pas non plus un hasard s’il fait comme petit boulot DJ à un moment du film. Ces changements de style, qu’ils soient vestimentaires ou musicaux, expriment aussi bien les troubles qu’il découvre à propos de ses préférences sexuelles, qui ne sont pas exactement celles qu’on attend de lui dans sa famille et la société en général.

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(Père et fils en train de chanter à tue-tête Hier encore d’Aznavour, le jour de l’anniversaire des 20 ans de ce dernier #tristesse)

Dans cette scène, Zach, qui doit avoir 15 ou 16 ans et qui commence à soupçonner qu’il est gay après avoir partagé une soufflette avec le petit ami de sa cousine dans leur voiture (même si à ce moment de l’histoire on ne sait pas encore très bien s’il est attiré par sa cousine, le mec de sa cousine ou la sensualité qu’ils dégagent ensemble sur une piste de danse), rêvasse sur son lit avec une clope au bec dans le mauvais sens qui lui rappelle la soirée. Il s’imagine allongé à leur côté au bord d’une piscine, envoie un rond de fumée vers le ciel, celui-ci s’évapore et, avec lui, le rêve. Il est seul dans sa chambre, maquillé comme Ziggy Stardust. Il beugle comme un cochon les paroles de la chanson, on voit en arrière-plan un arc-en-ciel suggestif courant le long des murs, un long travelling qui va vers un miroir et le reprend de l’autre côté tandis qu’il se déhanche, tout entier à son show.

On entend sa voix par dessus celle de Bowie mais la musique est quasiment extra-diégétique, elle englobe tout. Jusqu’à ce que l’un de ses frères, le sportif bas du front, ne le bouscule au point de le faire tomber sur son lit, la musique repasse alors en arrière-plan au point qu’on le l’entend pratiquement plus. Puis son frère arrête le tourne-disque et lui crache (à peine) métaphoriquement d’arrêter “de faire son p’tit fif” (sa petit pédale) et de sortir en le laissant choqué. Il se rend compte alors qu’une audience s’est formée sous sa fenêtre et applaudit à tout rompre son petit numéro de cabaret. Et pour rajouter encore une couche à sa honte et à son sentiment d’inadéquation, son plus petit frère est entré et l’observe comme il observerait un gibbon en train de se gratter les fesses, enfournant des cacahuètes, fasciné.

Parce qu’il faut bien se venger sur quelqu’un, Zach le chasse rudement et referme sur lui la porte de la chambre ornée d’un poster de David Bowie. David Bowie dont on se doute qu’il ne dansera pas dessus avant un brave et long moment.

Le fondu au noir qui s’ensuit nous confronte à la dérangeante sensation de honte qu’il ressent d’avoir été surpris et à la tristesse encore plus dérangeante qu’il ait honte d’avoir été surpris à se laisser aller à ce qu’il sait être au fond de lui.

On ressort de cette scène avec l’amertume d’avoir vu un élan se briser, bien loin de l’amusement teinté de fierté avec lequel on l’avait regardé se lâcher sans pudeur sur sa chanson favorite. Quoi de plus inoffensif qu’une chanson? Surtout quand elle nous permet de déterrer ce que nous sommes au fond, en nous laissant pour un instant emprunter les mots, la gestuelle et le maquillage d’un autre?  

Et quoi de moins inoffensif pour un gay non assumé que de se faire surprendre par son frère homophobe en train de s’identifier à cette icône de la fluidité de genre qu’a représenté Bowie à cette époque?

Cette scène, comme cette chanson, est donc bien ce qu’a crû y voir son frère : elles sont bien plus subversives qu’elles en ont l’air au premier abord et, de cela, nous ne pouvons avec le recul que nous réjouir et nous contenter de l’apprécier. Tout en cultivant la colère face à l’injustice dont elle témoigne, comme une toute petite flamme qui viendra nourrir un jour un grand feu de joie.

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PS : ça n’a rien à voir avec la BO mais je ne pouvais pas passer à côté de cette occasion pour dire que C.R.A.Z.Y est à ce jour le film le plus beau, le plus touchant et le plus juste que je connaisse sur la famille, montrée pour ce qu’elle est : un fardeau autant qu’une bénédiction, qu’on déteste parfois mais sans qui on ne peut pas vivre, l’hommage le plus vibrant à la douleur de la non-acceptation de son être par elle et la beauté des liens qui nous unissent dans le quotidien autant que dans l’adversité. Voilà.

 

 

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