De l’intérêt (ou pas) des tests de MBTI et d’introversion

Petit disclaimer certes court mais utile : je donne peut-être l’impression dans cet article de trouver que tous ces tests ne sont que des ramassis de connerie non scientifiques et non prouvés ou non intéressants. Ça n’est pas ma position, je ne conteste pas du tout le travail ou les méthodes employés pour créer ces tests ou leur intérêt intrinsèque. Je préfère de fait plutôt analyser les effets potentiellement pervers qu’ils peuvent avoir sur les esprits agités comme le mien, et aussi interroger la grande hype autour de ces tests en ce moment. Si possible avec humour parce qu’on est pas des bêtes.

 

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Capture d’écran du site 16personalities.com

Il y a un peu moins de 2 ans, je suis tombée dans le trou béant des tests de personnalité et je crois que je n’en suis pas ressortie indemne, si j’en suis ressortie tout court.

Ça a commencé petit à petit, j’ai commencé à trouver chez des blogueurs que j’aimais des mentions de ces tests et de combien cela leur avait apporté au niveau de la conscience de soi-même. Je n’avais pas encore franchi le pas mais cela m’a intrigué. Plus j’en lisais plus l’envie de moi-même essayer est devenue forte. Ça avait vraiment l’air bien, on pouvait faire des tests, répondre “sans réfléchir” (c’était vraiment dit comme ça) à des questions et on aurait un portrait de nous-même, une possibilité de recul et peut-être des réponses à des questions existentielles. Ces questions étant par exemple “pour quoi suis-je douée? Que dois-je faire de ma vie? Vers quoi me portent mes inclinations naturelles? Dois-je partir, rester, changer, continuer” et autres questions auxquelles il faut souvent se résoudre à ne jamais avoir la réponse.

Je me les posais avec une régularité accrue à ce moment, je me les pose toujours mais y répondre dans l’instant là-tout-de-suite me paraît désormais aussi inessentiel qu’impossible. Je crois que ça veut dire que j’ai un peu mûri et aussi que je vais mieux. Mais à ce moment où je me sentais vraiment perdue dans ma vie, que je savais moins distinguer mes envies, mes aspirations et que tout se confondait plus encore dans une espèce de brouillard mauve ou gris souris selon mon humeur, ces tests ont donné des petites ficelles de couleurs vives à mon cerveau anxieux pour jouer avec.

Je suis tombée dedans comme on tombe dans la drogue. On hésite, on sent confusément que ça n’est pas la solution, que ce n’est qu’un pis-aller à une vraie thérapie, qu’en plus ça risque de créer de la dépendance. On commence un petit peu puis on augmente les doses. Ça n’est pas la réponse mais ça soulage temporairement les atermoiements, ça donne du biscuit comme on dit. On tombe le nez dedans sans crier gare et, pour finir, on finit par en proposer à ses amis, rien que pour pouvoir parler à quelqu’un de l’effet que ça nous fait.

J’ai commencé par découvrir avec fascination les tests de MBTI (Myers–Briggs Type Indicator), qui proposent de vous caser dans l’une des 16 personnalités découpées à la truelle dans le genre homo. Je ne mettrais pas de lien, je ne veux pas être directement responsable d’une future addiction (ceux qui voudront chercher trouveront). C’est en effet fascinant et, pour ceux qui ont du mal à se laisser aller à attendre de voir ce que le futur nous réserve, très impressionnant et tout de même moins allumé en apparence que les horoscopes. Oui m’sieur, et c’est scientifique.

Je suis donc rentrée dans le monde des E, I, N, J, F, et encore bien d’autres. Les 16 personnalités étaient toutes nommées à partir d’acronymes, groupements de lettres signifiant Introvert, Extravert, Sensing, Intuition, Judging, Thinking, Feeling et autres façons de mesurer une certaine forme d’intelligence. En soi, je trouve la démarche intéressante car utile pour rappeler qu’il existe des tas de formes différentes d’intelligence, qu’aucune ne vaut mieux qu’une autre et que le QI ne fait pas tout.

J’ai découvert à la faveur de ces tests que j’étais une ENFP, comme un nombre assez considérable de femmes que je ne préciserai pas car tous les sites affichent des méthodes de calcul différentes. Logique pour une personnalité qu’on décrit comme “enjouée, créative et toujours le sourire aux lèvres”. Coup d’épée dans l’eau pour mon ego qui voulait se sentir exceptionnel et rare, donc précieux. Ça marche pour certains ceci dit, comme cet ami américain qui m’a confié il y a quelques semaines qu’il était un “INFJ, tu te rends compte, l’un des types de personnalité les plus rares !” et que clairement ça lui faisait plaisir et du bien de se sentir appartenir à une espèce d’élite de l’humanité. Ça aurait été malvenu de gâcher sa joie, heureusement qu’il ne parle pas assez français pour lire cet article.

Le moment qui peut facilement nous faire déraper complètement arrive lorsqu’on vous révèle quel type de personnalité serait le mieux à même d’être un bon partenaire amoureux pour vous. Ça m’a fait un peu hausser un sourcil, et pourtant j’étais célibataire et moyen heureuse de l’être à l’époque, donc la proie parfaite pour ce genre de rêverie éveillée. J’y ai retrouvé ce que j’avais du mal à considérer avec sérieux en astrologie, à savoir qu’on t’assène d’un ton péremptoire que les Cancers vont avec les Gémeaux et surtout pas avec les Sagittaires.

C’est donc avant tout un moyen de se rassurer et de se dire qu’il y a là dehors des gens qui nous conviendront parfaitement et avec qui la vie ne sera qu’une fontaine permanente de félicité. Ça entretient d’autres mythes qu’il serait pourtant salutaire de dégommer concernant le couple mais là n’est pas le sujet.

Après avoir exploré en long, en large et en travers le site de tests et désormais en manque de nouvelles infos, je me suis tournée vers les réseaux sociaux ainsi que toute vraie junkie devrait le faire. Et s’est alors ouvert à moi le monde fantastique des groupes Facebook privés où les INFP, les INFJ et leurs autres amis pouvaient se retrouver en toute tranquillité et discuter avec un premier degré parfois stupéfiant de leurs particularités particulières et d’à quel point ces tests les avaient révélé à eux-même. Tous ces groupes sont essentiellement rejoints par des américains ou des résidents de pays anglophones et j’ai découvert à cette occasion que cette tendance à une catégorisation à outrance de tout et n’importe quoi venait de là et plongeait ses racines au même endroit que la société de consommation. Ça m’a aidé à commencer à prendre un peu de recul en trouvant tout ça un peu exagéré, en bonne française sceptique et cynique que je n’ai toujours pas complètement cessé d’être au fond.

Ces groupes, en plus d’être largement fréquentés par des femmes vivant Outre Atlantique (il semblerait que les hommes assument moins cette soif de connaissance de soi quand elle ne se fait pas dans un cadre professionnel) sont également surtout dédiés aux personnalités dont le sigle commence par le I de Introvert. J’ai eu beau chercher, je n’en ai trouvé que peu qui voulaient bien permettre de faire se retrouver les E (Extravert) entre eux. En continuant de creuser, je me suis rendue compte que ça suivait de près la tendance de revalorisation de l’introversion qui est un filon éditorial apparemment intarissable depuis le best seller de Susan Cain, Quiet: The Power of Introverts in a World That Can’t Stop Talking. Filon qui va probablement de paire (et ceci une hypothèse) avec l’arrivée sur le devant de la scène des développeurs et geeks en tout genre, qu’on assimilait à des rats de bibliothèques sans intérêt reproductif et qui sont désormais les rois de cette jungle qu’est devenu le monde du travail. Comme quoi tout ce temps passé devant des écrans blafards sans parler à personne valait le coup, après tout.

Encore une fois, je ne conteste pas du tout la validité de la démarche en elle-même, je trouve au contraire formidable de redorer le blason de l’introspection, de la lenteur, de la réflexion et de la tranquillité, du temps passé seul.e qui permet de prendre du recul et du repos, surtout dans la course générale au profit et à la rentabilité dans laquelle nous baignons et qui rend tant de personnes malades et malheureuses. Mais il me semble qu’on est en train de tomber dans l’excès inverse quand on s’intéresse aux productions culturelles qui dérivent de cette revalorisation de l’introversion.

L’un des principes du capitalisme est de nous vendre, sous la forme dévoyée de produits, ce qu’il a d’abord méthodiquement détruit. Dans ce cas, cette aspiration tout à fait naturelle et nécessaire au bien-être de l’être humain à la lenteur, au temps à soi, à l’écoute et au silence nous est rendue sous la forme amusante et déprimante (et chère) de “Introvert retreat box” (contenant des sels de bain, des bougies qui sentent bons, des romans et des peluches), de “cabine d’isolation spéciale pour introvertis” et d’ateliers pour “redevenir créatifs”. Et je ne parle ici que de ce que Facebook, qui a visiblement compris que le sujet m’intéressait, me propose à intervalle régulier dans ma timeline.

Soit, si ça n’était que cela. Ce qui par contre me chiffonne un peu plus, c’est la dévalorisation sous-jacente de l’extraversion que cela sous-tend. Dans un retour de balancier assez compréhensible au premier abord, les extravertis qui étaient enviés pour leur capacité à connecter facilement avec leurs semblables ou à parler en public sont devenus des êtres stupides, obsédés par les apparences et seulement capables d’entretenir des relations superficielles avec les autres. À ce jour et à ce que je sache, la seule dénonciation de cette tendance a été celle faite par la psychologue Ellen Hendriksen dans son podcast (par ailleurs passionnant) Savvy Psychologist.

Introvert is the new cool, semblent-nous crier toutes ces productions, et notamment le site Introvertdear.com, que j’ai d’ailleurs découvert lors de ma période de boulimie de tests et de groupes Facebook privés. Ce site est pour moi le fier porte-drapeau de cette nouvelle tendance à valoriser l’introversion pour faire son beurre dessus. Il faut surfer sur cette nouvelle tendance pour attirer le lecteur et la lectrice qui s’est toujours senti incompris.e et le ou la caresser dans le sens du poil mais ne pas non plus rebuter les autres (ceux qui ne sentent pas ou pas tout le temps appartenir à ce groupe envié des vrais introvertis), d’où la création d’articles comme celui qui m’a poussé à écrire sur le sujet : If You Relate To These 10 Signs, You’re Probably An ‘Extroverted’ Introvert. Attention, le 9ème va vous étonner.

Et de fait, c’est un peu idiot de vouloir essayer de créer des cases de plus en plus petites pour faire en sorte que tout le monde puisse se sentir différent. C’est important de se sentir différent, dans certains cas, comme celui du genre et de la sexualité, c’est même politique avant tout, pour être pris en compte. Mais les petites cases que proposent les tests de personnalité, d’introversion ou que sais-je ne nous servent finalement pas à grand chose.

J’ai lu, vu ou entendu depuis des témoignages qui montraient que ces traits que l’on présente comme immuables sont en fait très mouvants, dépendant plus de l’humeur, du moment ou de l’âge que d’une vérité dure gravée dans le marbre. Ce n’est pas parce que vous avez de temps en temps besoin de solitude que vous êtes un grand introverti (et qu’on peut donc vous vendre des boxs et des abonnements Netflix) ou parce que vous avez envie de sortir et de rencontrer de nouvelles personnes que vous êtes un écervelé d’extraverti. Il faut à mon sens plutôt voir ça comme un spectre, ce que faisaient déjà un peu les créatrices du MBTI au début de leurs travaux.

Seulement voilà, les spectres et les identités mouvantes et sablonneuses ne font pas de très bons concepts marketing, qui a besoin au contraire d’un maximum de niches de plus en plus minuscules et étanches pour atteindre le plus de personnes possibles et leur écouler ses dernières merveilles de la création contemporaine.

Je conclurai en disant que, si ces tests peuvent êtres sympas pour éventuellement trouver des pistes de réflexion et s’amuser un peu, ils sont finalement à prendre aussi au sérieux que l’astrologie, les cristaux, la sorcellerie… c’est à dire autant que vous le voulez sur un spectre allant du assez sérieux à “juste pour rigoler”, tant que vous y trouvez de quoi vous faire vous sentir mieux à un moment donné et que ça ne vous définit pas uniquement par une suite de petites lettres.

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